Les perceptions
des personnes hospitalisées involontairement en Montérégie en
vertu de la «Loi sur la protection des personnes dont l’état mental
présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui» et la théorie
du «Thank you»
Rapport de recherche subventionnée par la Direction de la santé publique
Régie régionale de la santé et des services sociaux de la Montérégie
Paul Morin, Ph.D.
Stéphanie Laplante, M.A.
Christine Robertson
Septembre 2002
Table des matières
Chapitre
l
Introduction
Chapitre
ll
Revue de littérature
Chapitre
lll
Méthodologie
L'échantillon
Une recherche de type qualitatif
L'instrument de collecte de données
Analyse et traitement des données
Chapitre
lV
Résumés des trajectoires individuelles
Expériences positives
Expériences négatives
Chapitre
V
Perceptions individuelles du trouble psychique
1.1 Première catégorie: les personnes qui se considèrent malades
et/ou dangereuses pour elles-mêmes ou pour autrui
1.1.1 Première sous-catégorie: reconnaissance avant l’hospitalisation
1.1.2 Deuxième sous-catégorie: reconnaissance lors de l’hospitalisation
1.2 Deuxième catégorie: les personnes ne se considérant pas dangereuses
et n’ayant pas de problèmes de maladie mentale
1.2.1 Première sous-catégorie: les personnes qui parlent de «down» temporaire et de tristesse
1.2.2 Deuxième sous-catégorie: les personnes qui affirment que
leurs propos ou leur comportement ont été mal interprétés
1.2.3 Troisième sous-catégorie: les personnes qui expliquent que
leur comportement a pu paraître extravagant
Chapitre
Vl
Perception du dispositif d'aide
1.1 Première catégorie: les personnes se disant satisfaites du
cadre institutionnel
1.2 Deuxième catégorie: les personnes se disant insatisfaites
du cadre institutionnel
1.2.1 Première sous-catégorie: les personnes affirmant être totalement
insatisfaites du cadre institutionnel
1.2.2 Deuxième sous-catégorie: les personnes affirmant avoir eu
des interactions positives avec quelques membres du personnel
1.2.3 Troisième sous-catégorie: les personnes affirmant avoir
rencontré une personne parmi l’ensemble du personnel soigant avec
laquelle ils ont eu une relation significative, voire aidante.
Chapitre
Vll
Conclusion
Bibliographie
Chapitre I
Introduction
La Politique de santé et de bien-être (M.S.S.S.,1992) affirme
clairement que l’exercice de son pouvoir de décision par la personne
représente une action qui contribue à améliorer sa santé et son
bien-être. Ceci a été réaffirmé explicitement dans les «Cibles
prioritaires adoptées au Forum sur la transformation des services
de santé mentale» (M.S.S.S., 2001) qui fait de l’appropriation
du pouvoir le principe directeur du Plan d’action. Une personne
hospitalisée contre son gré ne peut être considérée comme partie
prenante à des décisions prises contre sa volonté. Le fait d’hospitaliser
involontairement une personne constitue une dérogation exceptionnelle
à la Charte des droits et libertés que le législateur a justement
voulu limiter et encadrer par l’appareil judiciaire. De plus,
une personne hospitalisée contre son gré peut trouver l’expérience
suffisamment traumatisante pour l’empêcher de chercher de l’aide
ultérieument. Suite à des réflexions et travaux législatifs une
nouvelle loi d’exception est entrée en vigueur au Québec le 1er
juin 1998.
«La Loi sur la protection des personnes
dont l’état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour
autrui» a trois éléments principaux selon le législateur:
- elle précise le concept de dangerosité;
- elle encadre le processus de décision;
- elle rend accessible aux personnes
l’information quant à leurs droits et recours.
L’aspect le plus novateur de la Loi
a trait à son article huit (8): il introduit une forme de déjudiciarisation
en permettant à la police de conduire une personne en Centre hospitalier
si elle est en situation de danger imminent mais celle-ci doit
d’abord faire appel à un service d’intervention en situation de
crise, sauf en cas de situations véritablement exceptionnelles.
Cependant à l’été 2002, en Montérégie, comme dans plusieurs régions
du Québec, ces nouveaux services n’avaient pas encore été mis
en place faute de financement adéquat. Il s’ensuit que, faute
d’alternatives, de plus en plus de personnes sont conduites à
l’hôpital suite à une intervention policière en vertu de ce pouvoir
conféré aux forces policières. Me Jean-Pierre Ménard a d’ailleurs
fait le constat qu’il est désormais plus facile de faire interner
une personne contre son gré. (Ménard,1998) Elles peuvent alors
être retenues contre leur gré pendant 72 heures sans ordre de
cour; il s’agit alors d’une garde préventive. Cela n’est pas sans
causer de nombreux problèmes comme nous avons pu le constater
lors du Colloque organisé par le Collectif sur ce thème en juin
1999: manque de formation des policiers, rôle ambiguë des ambulanciers,
récriminations des personnes hospitalisées contre leur gré. (Collectif,
1999)
L’Association des groupes d’intervention
en défense des droits en santé mentale du Québec (AGIDD-SMQ)
a réalisé une étude exploratoire (2001) sur le vécu des personnes
hospitalisées contre leur gré; 116 personnes dont 47 de la Montérégie
ont répondu alors à un questionnaire ayant trait aux différentes
étapes du processus d’internement involontaire. Par exemple, près
de la moitié des personnes interrogées ont estimé qu’elles n’étaient
pas perturbées lorsque le processus de garde a été initié et 75%
continuaient à penser que l’hospitalisation involontaire n’avait
pas sa raison d’être.
Il y a donc nécessité de mieux appréhender
l’impact de la «Loi sur la protection des personnes dont l’état
mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui» sur
les personnes qu’elle est censée protéger. D’autant plus qu’aucune
recherche au Québec n’a cherché à connaître les perceptions des
personnes hospitalisées contre leur gré en psychiatrie. Cela constitue
un vide majeur qu’il importe de commencer à cerner si l’on veut
concrétiser le principe d’appropriation du pouvoir en ce domaine
en prenant en compte le point de vue des personnes psychiatrisées.
Il importe aussi de souligner que
l’absence de stastistiques comptabilisées par l’État québécois
en ce domaine représente une autre lacune majeure car il s’agit
de données objectives permettant de saisir l’impact d’une loi
d'exception. Par exemple, en Angleterre, ce type d’hospitalisation
a augmenté de 11 000 à 27 000 dont 4000 de 1997 à 1999.
(Moon, G., 2000). En France, le premier «Plan santé mentale» a
relevé «…une augmentation inquiétante de leur nombre qui a atteint
65 000 mesures au titre de l’année 1999.» (Ministère de l’Emploi,
2001, p. 12) Des mesures correctrices étaient proposées afin
de protéger les droits fondamentaux de ces citoyens.
Cette recherche qualitative veut
ainsi contribuer à combler d’importantes lacunes sur le plan de
la connaissance scientifique quant aux perceptions des personnes
hospitalisées contre leur gré et spécifiquement en regard du processus
d’admission en psychiatrie et du dispositif de soins. Pour ce
faire, nous avons opté pour une démarche comparative en interviewant
des personnes qui estimaient, somme toute, que l’expérience d’hospitalisation
avait été finalement bénéfique et d’autres qui continuaient à
dénoncer cette mesure comme arbitraire et sans contrôle. En portant
attention à l’expérience subjective des personnes hospitalisées,
nous nous inscrivons dans tout un corpus de recherche qui vise
à placer au centre des pratiques, tant organisationnelles que
cliniques, le point de vue de ces personnes. (Sonn, 1977, Strauss,
1989, Carling, 1994, Powell, 1998)
Après une brève revue de la littérature
et un chapitre de nature méthodologique où les différentes étapes
de la recherche sont détaillées, les chapitres suivants sont divisés
en fonction des trois questions suivantes. Quelles sont les trajectoires
des personnes qui sont hospitalisées contre leur gré? Quelles
sont leurs perceptions du trouble psychique qui a provoqué leur
hospitalisation? Comment perçoivent-elles le dispositif d’aide?
Les réponses à ces questions nous ont permis de commencer à différencier
une expérience «positive» d’une expérience «traumatisante» dans
le chapitre de conclusion.
Chapitre ll
Revue de littérature
De manière générale, la notion de dangerosité sert à caractériser
une situation, une chose ou une personne présentant un danger
pour son environnement physique ou humain, ou encore pour elle-même.
Elle réfère à la potentialité, la possibilité ou la probabilité
d’une issue néfaste: donc à un événement qui n’est pas actuel,
à un risque et, par extension, à la capacité de prévision quant
à cette éventualité. Cependant, la dangerosité et son substrat
- le danger - sont des concepts «flous»: au-delà des modèles actuariels
destinés à le cerner et le mesurer, le danger (et le risque) est
une «donnée» qu’on peut difficilement définir, identifier et,
surtout, évaluer en situation concrète. (Appelbaum & al, 2000)
Pourtant, les notions de danger et de dangerosité se trouvent
au cœur d’un ensemble de discours et de pratiques sociales; en
particulier, ceux qui concernent les usagères et les usagers de
services en santé mentale. (Rechtman, 2000)
La dangerosité est d’une part un
terme légal, un élément de droit sur lequel se fondent des décisions
telles que les ordonnances de garde provisoire et de garde en
établissement psychiatrique (on parlera alors de dangerosité civile).
(Arben, 1999) C’est aussi un concept clinique, une donnée susceptible
d’intervenir dans le diagnostic, le pronostic et le plan de traitement
inhérents à la pratique psychiatrique. (Steadman, 1998) Enfin,
parce qu’elle justifie et oriente des processus de prise de décision
et de prise en charge judiciaires et thérapeutiques, la notion
de dangerosité se trouve à la jonction de deux ensembles de normes,
de savoirs et de pratiques; en ce sens, elle cristallise les rapports
entre deux «mondes institutionnels» - la justice et la psychiatrie
- dont les champs d’exercice et les finalités sont spécialisés
mais complémentaires. (Morin & al, 1999) Plusieurs analystes
voient donc les rapports entre la psychiatrie et la justice non
pas en termes d’opposition - entre logiques thérapeutique et coercitive
- mais plutôt en termes d’interpénétration, d’interdépendance
et même de symbiose (Rose, 1986; Robert, 1994, Dallaire, McCubbin,
Morin, Cohen, 2001). En ce sens, les contradictions internes à
chaque système ne seraient qu’apparentes, et témoigneraient plutôt
d’une logique commune, fondée sur la dualité traitement-contrôle.
Or une notion telle que la dangerosité incarne, selon nous, cette
dualité.
À travers des études empiriques,
des analyses théoriques et des textes d’opinion, les chercheurs
des sciences juridiques, médicales et sociales ont ainsi exploré
plusieurs questions relatives à son opérationnalisation dans le
champ de la santé mentale. Cependant les perceptions des personnes
hospitalisées contre leur gré ont fait l'objet de très rares recherches
(Luckted, Coursey, 1995) de même que sur les circonstances entourant
une telle hospitalisation. (Encandela, & al, 1999)
La personne, objet d’une telle démarche
forcément coercitive avec tout ce que cela peut signifier comme
traumatisme a donc été jusqu’à présent presque oubliée par la
recherche. (Campbell, Schraiber, 1989) Les recherches ont généralement
porté sur la satisfaction générale des personnes utilisatrices,
spécifiquement après un internement involontaire. (McKenna &
al, 1999, Edelsohn, 1990, Kaane & al, 1983) Le débat principal
a porté sur un thème: jusqu’à quel point la personne internée
contre son gré est reconnaissante rétrospectivement d’avoir été
hospitalisée: «The thank you theory». (Beck, Golowka, 1988, Stasny,
2000)
En lien avec ce débat, la principale
question empirique concernant l’hospitalisation involontaire a
trait à son impact réel sur la personne quant à la reconnaissance
de la nécessité d’être traitée. Autrement dit, lorsque les mesures
coercitives sont enlevées, la personne poursuit-elle son traitement
ou l’utilisation de telles mesures empêche-t-elle la personne
de chercher de l’aide lorsque celle-ci peut être utile?
Depuis plus de dix années, la «MacArthur
coercion study» s’est efforcée d’appréhender le rôle que joue
la coercition dans la dispensation des services de santé mentale.
Plusieurs recherches, notamment Lidz & al 1995, Monahan &
al, 1999, Gardner & al 1999, Lidz & al, 2000, ont précisément
cherché à connaître l’expérience coercitive afin de mieux saisir
quand les personnes s’estiment l’objet de mesures coercitives
lors de leur admission en hôpital psychiatrique.
Les principaux points qui semblent émergés de ce corps de recherche sont les suivants:
- Le statut légal d’une personne
n’est pas en soi suffisant pour mesurer la coercition. Une minorité
significative de patients dits volontaires estiment avoir été
l’objet d’une mesure coercitive lors de leur admission et une
minorité significative de personnes ayant été hospitalisées
en vertu d’une mesure légale estiment qu’elles ont choisi d’être
hospitalisées.
- La description par les patients
des événements précédant leur admission en psychiatrie a tendance
à être aussi complète et plausible que les descriptions des
membres de la famille et des cliniciens. Les descriptions des
personnes se modifient peu une fois que l’hospitalisation est
terminée et que les patients sont de retour dans la communauté.
Cependant les perceptions des personnes quant à la nécessité
d’être hospitalisées se modifient avec le temps. Environ la
moitié des personnes qui initialement refusaient une telle hospitalisation
reconnaissent rétrospectivement son utilité tandis que l’autre
moitié ne changent pas d’idée.
- Les différents types de pressions
que les autres appliquent envers un individu afin d’obtenir
son admission dans un hôpital psychiatrique a des répercussions
majeures sur le degré de coercition perçu par cet individu:
l’utilisation de pressions «négatives» comme des menaces ou
la force produit des sentiments de coercition; l’utilisation
de mesures «positives», comme la persuasion et les encouragements,
ne produit pas la coercition.
- Le degré de coercition perçu par
une personne lors de son admission en hôpital psychiatrique
n’a pas de liens avec ses caractéristiques démographiques. Plutôt,
le degré de coercition est fortement relié à sa perception que
l’on a été juste envers elle lors de son admission. Lorsqu’elle
perçoit que les autres ont agi suite à des inquiétudes légitimes,
l’ont traitée respectueusement et de bonne foi, lui ont permis
de dire son point de vue, il en découle un faible degré de coercition.
Cela vaut autant pour les personnes admises volontairement qu’involontairement.
Il y a une différence notable entre les patients, les familles
et les cliniciens quant au respect de leurs droits lors du processus
d’admission; les patients estimant que leurs droits sont peu
respectés, ce qui n’est pas la perception des membres de la
famille et des cliniciens.
Cependant ces recherches nous ont
peu appris de l’expérience de la personne quant à une telle mesure
coercitive ainsi que ses effets sur les traitements subséquents.
Les quelques recherches recensées indiquent toutefois que les
personnes ont des idées bien précises sur ce type d’expérience.
Les aspects négatifs de l’internement involontaire ressortent
explicitement ce qui ne facilite pas l’alliance thérapeutique
et le rétablissement (recovery) de la personne (Kaltiala &
al, 1997, Lucksted, Coursey, 1995, Joseph-Kinzelman & al,
1994) ainsi qu’un suivi thérapeutique lorsque indiqué (Campbell
& Schraiber, 1989). De plus, le stigma résultant d’un tel
processus peut être tel qu’il empêche la personne d’obtenir un
emploi, un logement ou d’avoir accès à des opportunités. (Levy,
1994)
Chapitre lll
Méthodologie
Le
corps de la connaissance dont on dispose et la perspective
que l’on adopte, amènent en effet à interroger d’une certaine
façon l’objet et à en mettre à jour certains aspects qui
pourraient demeurer cachés ou obscurs à d’autres approches.
(Ellen Corin, 1993, p.43) |
La production du présent rapport
de recherche s’inscrit, comme nous l’avons spécifié précédemment,
dans un projet de recherche exploratoire plus large, initié par
l’Association des groupes d’intervention en défense des droits
en santé mentale du Québec (AGIDD-SMQ),
et comprenant deux phases initiales. La phase I de la recherche,
qui s’est déroulée de janvier à mai 2001, visait principalement
à cerner de manière globale le vécu des personnes internées involontairement
et ce, tout au long du processus d’hospitalisation. Un comité
composé de personnes utilisatrices de services, de coordinateurs
et de conseillers a procédé à l’élaboration d’un questionnaire
de type quantitatif en fonction des différentes étapes vécues
par les personnes hospitalisées contre leur gré et ce, suite à
une rencontre nationale sur le sujet réunissant la quasi-totalité
des groupes régionaux de promotion et de défense des droits; 47
personnes sur un total de 75 personnes contactées en Montérégie
ont accepté de répondre au questionnaire.
La phase II de la recherche, dont
les résultats sont l’objet du présent document, s’est déroulée
de juin 2001 à juin 2002. Cette étape de la recherche visait à
cerner de manière plus spécifique et plus détaillée les causes
inhérentes à la perception positive ou négative du processus d’internement
involontaire qu’ont les personnes hospitalisées contre leur gré.
Autrement dit, est-il possible d’identifier certains facteurs
qui expliqueraient ce qui différencie une hospitalisation involontaire
vécue rétrospectivement de manière positive d’une hospitalisation
toujours vécue de manière traumatisante?
Le présent chapitre comprend une
description des stratégies de recherche et des instruments de
collecte des données utilisées pour la phase II de la recherche
qui ont mené à l’obtention du matériau à partir duquel les analyses
ont été produites. Nous examinerons d’abord les critères ainsi
que les modalités de construction de l’échantillon. Ensuite, nous
commenterons le procédé d’investigation scientifique que nous
avons privilégié; soit l’approche qualitative. Nous poursuivrons
avec le choix méthodologique de l’instrument de collecte de données.
En terminant, nous présenterons les opérations relatives au traitement
des données recueillies et à leur analyse.
L’échantillon
Les personnes interviewées en phase II de la recherche ont été
recrutées principalement à partir des dossiers des personnes ayant
participé à la phase I du projet. Le recrutement s’est aussi effectué
par l’entremise des groupes d’entraide de la Montérégie, des organismes
communautaires de la région, des dossiers individuels du Collectif
de la défense des droits de la Montérégie et d’annonces dans les
journaux locaux. Précisons que cette dernière stratégie de recrutement
n’a donné aucun résultat. En recherche qualitative, souligne Grawitz,
les personnes que l’on interroge sont celles qui ont été impliquées
dans la situation concrète que l’on veut analyser. (...), elles
font partie du groupe qui a fait l’objet de telle expérience ou
qui a subi telle aventure. (Grawitz, 1996, p.589)
Deux critères ont été retenus dans
le choix des personnes à interviewer: d’une part, elles devaient
avoir été hospitalisées dans la région de la Montérégie et, d’autre
part, une hospitalisation involontaire devait avoir eu lieu en
date ultérieure au 1er juin 1998; date d’entrée en vigueur de
la Loi sur la protection des personnes dont l’état mental présente
un danger pour elles-mêmes ou pour autrui. Toutes les personnes
interviewées rencontrent ce critère et au moins deux mois s’étaient
écoulés entre leur sortie de l’hôpital et la réalisation des entrevues.
Quatre personnes ont eu une garde provisoire suivie d’une garde
en établissement, une personne a eu une garde préventive suivie
d’une garde en établissement, trois ont été l’objet d’une garde
provisoire et cinq d’une garde préventive.
Le projet de recherche a été présenté
aux personnes lors d’un premier contact téléphonique. Les chercheurs
se sont assurés d’expliquer les enjeux de la recherche ainsi que
les procédures des entretiens, c’est-à-dire les raisons justifiant
l’enregistrement des entretiens, la confidentialité quant aux
informations recueillies, etc.
L’échantillon de la phase II de la
recherche est composé de 13 personnes, soit 7 femmes et 6 hommes,
âgés entre 29 et 60 ans. Il est pertinent de souligner qu’au départ
notre équipe de recherche visait le recrutement de 16 personnes
au total, soit 8 personnes ayant vécu le processus d’hospitalisation
involontaire de manière positive et 8 personnes l’ayant vécu de
manière négative, traumatisante et ce, dans le contexte d’analyse
comparative visée. Après quelques semaines de recrutement, notre
équipe a dû abandonner ce critère prédéterminé confrontée à une
réalité différente, c’est-à-dire une facilité dans le recrutement
de personnes ayant vécu le processus d’hospitalisation de manière
traumatisante, soit 9 personnes de notre échantillon, contre une
difficulté considérable dans le recrutement de personnes ayant
vécu cette expérience de manière positive, soit 4 personnes de
l’échantillon. Cette réalité à laquelle nous avons été confrontée
prenait alors tout son sens dans le contexte d’analyse comparative
de notre recherche. Nous tenterons d’interpréter davantage cette
donnée dans la section d’analyse des résultats de la recherche.
Une recherche de type qualitatif
L’approche qualitative est celle que nous avons privilégiée en
tant que procédé d’investigation scientifique, et ce, afin de
recueillir les informations nécessaires permettant d’apporter
un éclairage sur notre objet de recherche. Selon plusieurs chercheurs,
(Mayer et Ouellet, 1991; Poupart et al., 1997), l’approche qualitative
témoigne de façon pertinente et judicieuse de l’objet de recherche
car elle met l’accent sur les individus ainsi que sur le contact
direct avec le terrain. (...); il s’agit ici d’une qualité de
démonstration, de mise en valeur, de mise en évidence d’une réalité,
peu importe que cette réalité soit vécue par quelques individus
ou toute une communauté. (Mayer et Ouellet, 1991, p. 40)
Une des particularités de la recherche
de type qualitatif c’est qu’elle s’intéresse davantage à l’exploration
des théories déjà existantes qu’à leur vérification.
Cette façon de procéder
est adaptée pour des études d’exploration qui ne sont pas fondées
sur des hypothèses restreignant le champ d’observation et dans
lesquelles la souplesse et l’intuition sont des qualités nécessaires
pour faire ressortir les éléments nouveaux. (...) (Mayer et Ouellet,
1991, p.479)
Il ne s’agit pas là de vérifier
des facteurs prévus au départ, comme c’est souvent le cas dans
les analyses quantifiées, mais d’utiliser intelligemment ce
que l’on a trouvé. (Grawitz, 1996, p. 505)
L’approche qualitative se veut une
tentative d’appréhension des phénomènes sociaux non quantifiables
et impossibles à saisir autrement que par des observations empiriques
à partir desquelles une réflexion est amorcée. L’analyse qualitative
des résultats exige, d’une part que des observations intéressantes
aient été faites, mais d’autre part que l’on réfléchisse sur leur
signification (Grawitz, 1996, p. 505).
Attentive à la pluralité de construction
de sens, la démarche qualitative oblige plutôt à acquérir une
perception davantage holistique des problèmes et des enjeux
et à procéder à un recadrage socio-anthropologique afin de tenir
compte du contexte socioculturel de chaque situation-problème
et de comprendre la spécificité et la complexité des processus
en jeu. (Groulx, 1997, p. 57)
La recherche qualitative a donc pour
finalité la compréhension ainsi que l’interprétation des éléments
significatifs d’un phénomène. Plus qu’une simple interprétation,
Groulx et ses collègues (1997) parlent de réinterprétation, de
relecture et de renouvellement du regard porté sur les problèmes
sociaux. Par les questions qu’elle souligne, la recherche qualitative,
affirme Groulx, introduit un nouveau sens des problèmes; elle
substitue à la recherche des facteurs et des déterminants la compréhension
des significations. (1997, p. 58)
Pour Mayer et Ouellet (1991), cette
approche ne vise pas la généralisation mais une représentation
intéressante de la réalité. Pour Grawitz, elle permet non seulement
d’émettre des hypothèses précises concernant des rapports de cause
à effet, mais aussi de proposer des explications plus générales,
sous forme parfois de théories limitées. (1996, p. 506)
Voilà l’essentiel du cadre méthodologique
à partir duquel nous avons cueilli notre matériau et procéderons
à nos analyses. Considérant le peu de connaissance existant sur
la thématique au Québec, il ne s’agissait pas tant de vérifier
des hypothèses que d’explorer une réalité.
L’instrument de collecte de données
Afin d’obtenir le maximum d’information sur la perception des
personnes concernées sur le processus d’hospitalisation contre
leur gré, nous avons privilégié de réaliser des entretiens sous
un mode semi-directif. Décider de recourir à l’entretien pour
obtenir l’information désirée, écrit Daunais, (...), c’est primordialement
choisir d’entrer en contact direct et personnel avec des sujets
pour obtenir des données de recherche. C’est considérer qu’il
est plus pertinent d’interpeller les individus eux-mêmes que d’observer
leur conduite (Daunais, 1984, p.251 cité par Mayer et Ouellet,
1991, p.306). Quant à la semi-directivité des entretiens, cela
implique que la personne interviewée centre le récit de son cheminement
autour de thématiques ou de questions soulevées par le chercheur.
L’enquêté peut répondre à sa guise, mais non parler de n’importe
quoi. L'enquêteur le ramène au sujet. (Grawitz, 1996, p.589)
(...), le chercheur se laisse d’abord
dirigé par la spontanéité de son interlocuteur sur chaque thème
à la suite d’une question ouverte; mais le chercheur sert de
guide aussi pour s’assurer que toutes les composantes importantes
du thème soient abordées durant l’entretien. (Daumais, 1984,
cité par Mayer et Ouellet, 1991, p.314)
Afin de mettre à l’épreuve notre
instrument de cueillette de données, un entretien a été réalisé
en guise de prétest. Il a été réalisé par le comité de travail
responsable de la recherche; ce comité est composé du chercheur
principal, de la professionnelle de recherche et d’une conseillère
au Collectif. Il importe de souligner que celle-ci avait déjà
vécu une hospitalisation en psychiatrie et était toujours suivie
en psychiatrie. La grille d’entretien a été élaborée selon les
données de la revue littérature et de notre connaissance intime
du sujet. La réalisation de cet entretien nous a permis de clarifier
certains termes de la grille d’entrevue, d’éviter la redondance
dans les questions, de vérifier si le contenu des questions permettaient
d’obtenir les informations pertinentes dans la poursuite des objectifs
de la recherche ainsi que de mesurer le degré de compréhension
par l’interviewé des questions lui étant soumises. Comme l’expliquent
Mayer et Ouellet (1991), même si l’on connaît en théorie la construction
d’un instrument de cueillette de données, cela ne veut pas dire
que l’on peut construire du premier coup l’instrument parfait.
C’est pourquoi il faudra le mettre à l’épreuve auprès d’un groupe
restreint avant de le soumettre à l’échantillon de personnes prévu
pour la recherche. (Mayer et Ouellet, 1991, p.292)
Les entretiens ont été réalisés sur
une période de quatre mois; soit de juillet à octobre 2001. Les
rencontres, d’une durée moyenne d’une heure et demie, se sont
déroulées soit au Collectif de défense des droits situé à Longueuil
ou à la résidence de la personne, et ce, à la convenance de celle-ci.
Au début de la rencontre, les interviewers lui rappelaient les
objectifs de la recherche, la possibilité de refuser de répondre
à n’importe quelle question reliée à cette étude et même d’arrêter
en tout temps le déroulement de l’entrevue.
Une équipe composée d’une professionnelle
de recherche et de la conseillère a réalisé les entrevues. Le
fait de jumeler deux chercheurs permettait une complémentarité,
c’est-à-dire à l’un d'eux de mener l’entrevue et à l’autre de
s’assurer que l’entrevue soit complète et d’intervenir au besoin
pour apporter des clarifications. Deuxièmement, cette stratégie
rendait possible une concertation après coup sur le contenu des
entretiens favorisant ainsi l’élaboration d’un cadre interprétatif
plus complet et, par conséquent, plus rigoureux pour l'analyse.
Enfin, ce jumelage avait aussi pour fonction d’être une formation
pratique, pour la conseillère en promotion de droits, sur les
méthodes relatives au bon déroulement d’un entretien comme outil
de recherche.
Les entretiens ont été enregistrés
sur bande magnétique suite au consentement de chacune des personnes
par le biais d’un formulaire d’autorisation d’enregistrement et
d’engagement de confidentialité de la part des chercheurs. Au
début de la rencontre, le formulaire de consentement éclairé était
signé à la fois par la personne interviewée et par un des deux
chercheurs. Les entretiens ont été retranscrits intégralement
en format texte. Afin de s’assurer de la confidentialité en ce
qui concerne les personnes interviewées ainsi que les membres
de leur famille, un nom fictif a été attribué à chacune d’entre
elles faisant en sorte qu’elle ne peuvent être retracées.
Analyse et traitement des données
La retranscription des enregistrements, constituant un corpus
en format texte, a été introduit sur support informatique pour
ensuite être traité par le logiciel d’analyse de contenu Nudist.
À des fins de classement, et afin de procéder à une analyse thématique,
l’ensemble du corpus a été décomposé en catégories spécifiques,
selon des critères précis, dans lesquelles ont été regroupés des
extraits des entrevues. M.-A. Nadeau définit l’analyse de contenu
comme étant une méthode de classification ou de codification des
éléments d’un message dans des catégories propres à mettre en
évidence les différentes caractéristiques en vue d’en faire comprendre
le sens. (Nadeau, 1987, p. 346)
Découper l’information en unités
informationnelles, classer ces unités en thèmes ou en catégories
(caractérisées par un degré de finesse ou de généralité défini
par les objectifs), dénombrer, corréler, comparer ces catégories
par toutes sortes de traitements, etc., voilà des opérations classiques
de l’analyse de contenu. (Mucchielli, 1979 cité par Mayer et Ouellet,
1991, p. 480)
Six grandes catégories d’analyse
ont donc été clairement définies par notre équipe de recherche.
Les thématiques principales sont les suivantes: les circonstances
particulières dans la vie de la personne l’ayant amenée à être
hospitalisée ainsi que les acteurs impliqués dans la prise de
décision, la perception de la personne quant à la nature de son
trouble psychique, quant au cadre institutionnel dans lequel elle
a séjourné et quant au cadre juridique, les sentiments éprouvés
tout au long du processus d’hospitalisation involontaire, et enfin,
l’impact que celle-ci a eu dans la vie de la personne ainsi que
de ses proches.
Ensuite, l’étape de l’analyse verra
à identifier les ressemblances dans les parcours des personnes
rencontrées, à tenter une interprétation des données de la recherche
pour finalement exposer et débattre des résultats d'analyse.
Chapitre lV
RÉSUMÉ DES TRAJECTOIRES INDIVIDUELLES
Ce chapitre comprend le résumé des
trajectoires individuelles de chacune des personnes que nous avons
rencontrées et interviewées. Nous ne présentons pas la trajectoire
exhaustive de ces personnes mais bien un résumé de celle-ci afin
de situer dans son ensemble l’histoire personnelle de chacune
d’elles. Ce résumé permettra de rapporter les événements significatifs
et déterminants dans la vie de la personne ainsi que les circonstances
particulières l’ayant amenée a être hospitalisée contre son gré.
À la suite de cette analyse verticale,
soit à l’intérieur des chapitres d’analyse qui suivront, nous
reprendrons des fragments de la trajectoire de chacun pour une
analyse transversale, et ce, afin d’illustrer chacune des thématiques
abordées dans cette recherche. Il nous paraît important de spécifier
que les résumés des trajectoires individuelles renferment les
informations relatées par les personnes interviewées. Nous avons
regroupé, pour fin de présentation, les trajectoires en deux grandes
catégories: expériences positives et expériences négatives.
En synthèse, des treize personnes,
cinq personnes ont été l’objet d’une garde en établissement, quatre
suite à une garde provisoire et une suite à une garde préventive;
des huit autres personnes, cinq ont été l’objet d’une garde préventive
et trois d’une garde provisoire. En ce qui a trait aux acteurs
impliqués dans le processus initial, les membres de la famille
l’ont été dans sept trajectoires, les corps policiers dans trois
de même que les intervenants. Les quatre personnes, tous des hommes,
qui rétrospectivement considèrent que l’hospitalisation involontaire,
sont tous encore suivis en psychiatrie. Un seul a connu la contention
durant son séjour mais il estime encore qu’il a eu le dessus sur
les intervenants. Des neuf autres personnes qui évaluent toujours
négativement l’expérience d’hospitalisation involontaire, six
d’entre elles ont été mises en contention ou en isolement dont
quatre lors de la dernière hospitalisation. Ces quatre personnes
refusent tout suivi thérapeutique mais l’une d’entre elles n’a
pas le choix étant obligée de suivre un traitement suite à un
ordre de cour. Seulement deux personnes ayant une perception négative
acceptent volontairement le suivi thérapeutique.
Expériences positives
Michel a 42 ans. Depuis 1982, Michel est handicapé par de graves
problèmes d’angoisse mais il n’avait jamais été consulter en psychiatrie.
À l’été 1998, sa femme le persuade de la nécessité de soins psychiatriques;
il a alors séjourné 3 semaines à l’hôpital. Quelques mois plus
tard, soit à l’hiver 1999, la médication prescrite ne semble pas
vouloir améliorer les phases de délire de Michel, qu’il nie cette
fois-ci. Sa femme se présente donc devant un juge du Palais de
Justice et demande une ordonnance de la cour l’autorisant à faire
hospitaliser son mari, et ce, dans l’espoir de sauver leur mariage
et la cellule familiale.
Suite à l’intervention policière
et des ambulanciers, Michel se sent humilié et nie toujours son
délire. Mais rapidement, dit-il, il se fait une raison et quelques
heures après son admission à l’hôpital, Michel réalise qu’il a
besoin d’aide. La durée de son séjour est cette fois-ci de 2 semaines.
Son séjour en milieu hospitalier est, pour lui, une occasion de
repos et de réflexion. Même s’il n’accepte pas en totalité la
possibilité d’avoir des troubles délirants, il décide de faire
confiance au cadre institutionnel dans lequel il se trouve contre
son gré. Ce n’est que deux mois après sa sortie de l’hôpital,
lorsque la médication commence à faire ses effets, que Michel
constate qu’il était réellement aux prises avec des troubles délirants.
Au moment de l’entrevue, Michel est
toujours suivi par une psychiatre à raison d’une rencontre aux
trois mois. Il consulte aussi une psychologue de l’hôpital sous
les recommandations d’un psychiatre lors de son séjour. Il est
très satisfait du lien thérapeutique pour les traitements qu’il
reçoit. L’hospitalisation contre son gré est pour lui une expérience
positive et même enrichissante, et ce, tout au long du séjour
comme au moment de l'entrevue.
Carl a été hospitalisé à plusieurs
reprises au cours de sa vie; il parle «d’une bonne douzaine de
fois» dont la majorité furent involontaires. Il a déjà effectué
un séjour à Pinel et a été l’objet d’une ordonnance de probation
de trois mois où entre autres conditions, il devait rencontrer
son psychiatre et prendre sa médication. Considérant qu’il avait
des problèmes de santé mentale, il souhaitait depuis déjà un bon
moment qu’un diagnostic précis soit posé et qu’on règle son problème.
Il parle de ses symptômes en termes de manie; les psychiatres,
eux, en termes de bipolaire. Au moment le l’entrevue, son dernier
séjour remonte à trois ans, soit au mois d’août 1998 et est âgé
de 40 ans. Il n’a jamais été hospitalisé depuis.
C’est suite à une phase de délire
que l’ambulance est venue le chercher dans un parc de la ville
après que Carl se soit déshabillé et promené flambant nu en public.
Ce séjour aura une durée d’un mois. Il souligne que l'intervention
policière a été «numéro un». Une policière lui a gentiment suggéré
qu’il se rende à l’hôpital afin de recevoir les soins nécessaires,
et ce, une fois pour toutes; ce qu’il accepte. Carl est passé
devant le Tribunal mais, selon lui, tout était décidé d’avance.
Il ne voyait donc pas l’utilité d’avoir un avocat. L’évaluation
psychiatrique invoquait le fait qu’il pouvait être dangereux pour
lui-même; le juge a donc conclu par une garde en établissement.
Carl considère que son passage à
l’hôpital l’a aidé. Son séjour lui a permis de réfléchir et de
réaliser concrètement qu’il avait un problème. Cependant, il a
été déçu du milieu hospitalier et du dispositif d’aide en général.
Par exemple, malgré quelques interactions positives avec certains
membres du personnel soignant, il déplore les mesures coercitives
utilisées contre lui pendant son séjour. Carl a été mis en contention
pendant une nuit entière. Il souligne toutefois le fait qu’on
ait mis de petits coussins autour de ses poignets afin d'assurer
un meilleur confort. Aujourd’hui, il est suivi aux six mois par
un psychiatre et se dit satisfait du lien thérapeutique. Carl
est peu bavard sur le sujet et ne semble pas vouloir extrapoler.
L’hospitalisation contre son gré est pour lui une expérience positive
malgré son insatisfaction du cadre institutionnel.
Gilles a 53 ans; il a été diagnostiqué
maniaco-dépressif en 1991. Il a toujours été d’accord avec ce
fait. Mais depuis, sa médication n’a pas toujours été adéquate
et il a dû être hospitalisé à quelques reprises. Sa dernière hospitalisation
remonte au mois de décembre 2000. Pour des raisons difficiles
à déterminer au moment de l'entrevue, la sœur de Gilles s’inquiète
de son frère et l’amène contre son gré chez son psychiatre qui
le suit depuis 1992. Ce dernier lui demande d’aller passer quelques
jours à l’hôpital. Malgré qu’il n’en sente aucunement la nécessité,
Gilles souhaite que sa médication soit modifiée et se rend donc
à l’hôpital. Il explique que sa sœur est inquiète de lui en raison
de sa maladie. Par exemple, en 1998, elle avait fait hospitaliser
son frère pensant que ce dernier avait soit-disant «kidnappé»
leur mère. Leur mère, âgée de 90 ans, était allée passer quelques
jours à la campagne chez son fils.
Depuis trois ans, Gilles est en arrêt
de travail en raison de ses problèmes de santé mentale. Il en
a lui-même fait la demande après avoir travaillé vingt-trois ans
pour la Ville. Ses finances personnelles ainsi que ses biens sont
gérés par la Curatelle publique. Prochainement, il reprendra la
gérance de ses affaires étant désormais considéré apte à le faire.
Gilles est très reconnaissant pour le bienfait des soins qu’il
a reçus, et ce, pour chacun de ses séjours en milieu hospitalier.
Grâce à l’efficacité de sa médication, il n’achète plus de manière
démesurée comme il le faisait dans le passé, soit avant d’être
traité. De plus, il ne souffre plus d’épisodes dépressifs. Il
se dit même être très heureux. L’hospitalisation contre son gré
est pour lui une expérience positive voire salutaire. Au moment
de l’entrevue, il reçoit toujours ses prestations d’assurance-invalidité.
Yvan a 56 ans au moment de l’entrevue.
Suite à une période de dépression psychotique sévère, en décembre
1999, il a été hospitalisé en psychiatrie, et ce, pour une durée
de 6 à 8 semaines. De retour à la maison, il doit participer à
un programme de transition pour une période additionnelle de 6
semaines en se rendant tous les jours à l’hôpital soit de 9 h
à 17 h.
Yvan explique qu’en raison de ses
symptômes, il était dans l’incapacité de reconnaître qu’il avait
besoin d’aide. Au moment de l’hospitalisation, il croyait que
le gouvernement avait placé des agents secrets autour de son domicile
et que la ville avait été évacuée. Malgré les efforts de persuasion
de sa femme et leurs trois fils, Yvan ne veut rien entendre et
est convaincu de l’existence d’une conspiration contre lui. «Je
vivais en dehors du normal», dit-il. Il parle même de s’enlever
la vie et venait de démissionner comme cadre supérieur d’une grande
compagnie. Dans les circonstances, sa femme et leurs fils demandent
une lettre de soutien du médecin de famille dans le but d’obtenir
un ordre de cour. Deux policiers interviennent et Yvan est amené
à un centre hospitalier de Montréal car il s’agit de l’hôpital
de secteur des personnes anglophones de la rive-sud. Après quelques
jours d’hospitalisation, Yvan commence tranquillement à comprendre
qu’il se passe quelque chose et qu’il a peut-être un problème.
Il décide de faire confiance aux psychiatres. Pour lui, l’hospitalisation
contre son gré est une expérience plus que positive; cela lui
a sauvé la vie. Il dit être entièrement satisfait du lien thérapeutique
qu’il entretient toujours avec les deux psychiatres qui le suivent
pour différents traitements. Il se dit également très reconnaissant
envers sa femme et ses fils. Sans eux, il n’aurait jamais pu surmonter
son problème de santé mentale.
Expériences négatives
Judith a 40 ans au moment de l’entrevue.
Son unique hospitalisation en psychiatrie, en février 2000, a
une durée de trois mois et demi. Elle n’accepte pas le diagnostic
de bipolaire-maniaco-dépression posé par la psychiatre lors de
son séjour. Sa garde en établissement est levée après vingt et
un jours mais elle choisi elle-même de prolonger son séjour étant
dans l’impossibilité de retourner vivre chez sa mère où elle habitait
avant d’être hospitalisée.
Judith a toujours habité avec sa
mère. Elle est l’homme de la maison, précise-t-elle. Quelques
mois avant l'hospitalisation, sa mère ainsi que son frère s’inquiètent
d’elle. Judith a pris congé de son travail pour quelques mois
suite a un épuisement causé par une série de problèmes majeurs
au bureau. Son frère s’informe de manière acharnée auprès de l’entourage
de sa sœur pour savoir si quelqu’un aurait remarqué un changement
dans son comportement. Son frère l’accuserait de vouloir tuer
leur mère.
Sa mère et son frère réussissent
à obtenir un ordre de cour pour une évaluation psychiatrique.
Les policiers et l’ambulance sont venus la chercher chez elle
le matin où elle s’apprêtait à retourner au travail après son
congé de quelques mois. Judith a eu une audience à la cour et
on lui a désigné vingt et un jours de garde en établissement.
Elle ne considère pas du tout avoir été aidée de quelque manière
que ce soit durant son séjour à l’hôpital. Lors de l’entrevue,
Judith est toujours suivie par la même psychiatre et dit être
insatisfaite du lien thérapeutique. Elle a commencé des démarches
pour changer de psychiatre. L’hospitalisation contre son gré est
pour elle une expérience négative et traumatisante. Elle n’a pas
revu sa famille et travaillé depuis son hospitalisation.
Lorraine a 42 ans au moment de l’entrevue.
Après vingt ans de mariage, son mari la quitte pour une jeune
femme âgée de 24 ans. Elle tombe alors dans une dépression majeure
et profonde et tente de s’enlever la vie en avalant une dose excessive
d’aspirine, ce qui la rend très malade mais, pour des raisons
difficiles à déterminer au moment de l’entrevue, n’est pas été
hospitalisée pour autant. Deux mois après cet événement, soit
en octobre 2000, Lorraine se rend chez son médecin qui la pique
pour des varices. Elle précise que ce médecin lui avait également
prescrit des antidépresseurs lors d’une précédente rencontre.
Au cours de la consultation, Lorraine lui demande l’information
suivante: «Qu’est-ce que ça fait si quelqu’un prend une boîte
de tylenol au complet?» Le médecin téléphone l’ambulance sur-le-champ
et demande que sa patiente soit amenée à l’hôpital afin d’y subir
une évaluation psychiatrique.
Lorraine est hospitalisée pendant
cinq jours et ne pardonnera jamais à son médecin de l’avoir fait
hospitaliser contre son gré. Cette expérience sera la plus difficile
de toute sa vie, nous dira-t-elle. Elle signe d’ailleurs un refus
de traitement et essaie tant bien que mal d’expliquer aux psychiatres
qu’il y a erreur. Elle ne considère pas du tout avoir été aidée
de quelque manière que ce soit durant son séjour. Par exemple,
personne ne l’informe de ses droits d’avoir un avocat. Ou encore,
pas un instant Lorraine sent que le personnel soignant s’intéresse
à sa blessure causée par le départ de son mari. Elle se trouve
plus seule que jamais.
À sa sortie, Lorraine aurait perdu
son emploi si sa travailleuse sociale n’était pas intervenue auprès
de son employeur afin de le rassurer sur son état de santé mentale.
De plus, son mari a utilisé l’internement de sa femme comme argument
défavorable lors du règlement du divorce, et ce, en ce qui concerne
la garde de leur fille unique. Cette dernière vit tout de même
avec sa mère. Aujourd’hui, Lorraine ne reçoit aucun traitement
de nature thérapeutique. Elle a même décliné la proposition de
la psychiatre de l’hôpital voulant qu’elle poursuive les rencontres
à la fin de son séjour. L’hospitalisation contre son gré est pour
elle une expérience traumatisante l’ayant humiliée et profondément
mise en colère.
Malgré que Marie, 51 ans, ait été
hospitalisée à maintes reprises au cours de sa vie, elle n’a jamais
accepté le diagnostic de personnalité paranoïde et de troubles
délirants posé par les psychiatres. Son histoire médicale remonte
à l’adolescence lorsqu’elle est aux prises avec un problème sévère
aux mâchoires. Après plusieurs interventions chirurgicales, ses
douleurs persistes. Lorsqu’elle se présente à nouveau à l’urgence
se plaignant de douleurs aiguës, on la réfère en psychiatrie.
Les médecins parlent désormais des symptômes de Marie en termes
de mal imaginaire et de délire, ce qu’elle réfute encore aujourd’hui.
Elle ne peut nous dire combien de fois elle a été hospitalisée
au cours de ces nombreuses années mais elle souligne que son «dossier
médical est très épais surtout avec les électrochocs», dit-elle.
L’entrevue ne nous a pas permis d'avoir plus d'information sur
les circonstances entourant le recours à ces fameux électrochocs
mentionnés par Marie.
Le séjour dont elle nous parle au
cours de notre rencontre est son unique hospitalisation contre
son gré. Accompagné d’une ambulance, un seul policier, habillé
en civil et muni d’une voiture fantôme, s’est rendu chez Marie
après que son intervenante du Centre d’action bénévole ait demandé
un ordre de cour. Lors d’une courte visite chez son intervenante,
Marie remarque la photo d’une personne s’étant suicidée sur la
page couverture d’un journal. Elle dit tout bonnement qu’elle
espère que ses affaires vont se régler et qu’elle n’en arrivera
pas à ce point-là. Son intervenante prend ses propos au sérieux
et s’inquiète de son état dépressif. Elle considère alors que
Marie est dangereuse pour elle-même. Cette dernière ne comprendra
jamais le geste de son intervenante et dira qu’elle a interprété ses propos.
Durant son hospitalisation d’une
durée de cinq jours, elle en passera quatre dans la chambre d’isolement.
Dans cette chambre, on utilisera la contention afin de l’immobiliser
et on lui administrera des injections contre son gré en utilisant
la force. On explique dans son dossier qu’elle a des comportements
agressifs, qu’elle peut être très révoltée contre tout le système
et peut poser des gestes menaçants. Marie qualifie d’abusive la
manière dont elle a été traitée et porte plainte par écrit au
directeur des soins professionnels. Sa plainte est rejetée à deux
reprises. Elle fait alors parvenir cette lettre au commissaire
des plaintes, et ce, avec l’aide d’une conseillère du Collectif
de la défense des droits de la Montérégie et d’une avocate. On
reconnaît finalement qu'il n’y avait aucun motif justifiant un
tel traitement et une série de recommandations précises est notifiée
à l'hôpital par le commissaire aux plaintes. Ce n’est pas la première
fois que Marie subit ce genre de mesures coercitives. De plus,
elle raconte avoir été abusée sexuellement par un infirmier ou
un préposé lors de l'utilisation de la contention, il y a de cela
plusieurs années.
Suite à son dernier séjour, elle
a été suivie en psychiatrie pendant «un bon bout de temps», dit-elle,
à raison d'une fois par mois. Des injections lui étaient alors
administrées. Elle a aussi été hospitalisée depuis, et ce, environ
une fois tous les ans mais avec son consentement. Au moment de
l’entrevue, elle n’a plus aucun suivi de nature thérapeutique.
L’hospitalisation contre son gré est pour elle une expérience
traumatisante.
Lise, 46 ans, connaît trop bien les
hôpitaux pour y séjourner régulièrement en raison de ses divers
problèmes de santé. À l’âge de 7 ans, suite à une fracture du
crâne, elle perd la mémoire. Sa colonne vertébrale étant aussi
affectée, elle a de sérieuses difficultés à marcher. Elle arrête
l’école pendant quelques années. À l’âge de 19 ans, en raison
de l’alcoolisme de sa mère, elle tente de se suicider. C’est alors
sa première hospitalisation en psychiatrie. Elle y restera un
mois. À l’âge de 34 ans, elle a été greffée d’un rein et d’un
pancréas et son nouveau rein étant trop lent, elle doit avoir
des traitements de dialyse trois fois par semaine. Elle souffre
également du syndrome de fatigue chronique et de diabète. Aussi,
sans entrer dans les détails, elle parle de deux dépressions qu’elle
a faites ayant exigé une médication. Lorsqu’elle est amenée contre
son gré, et ce, pour une dizaine de jours à l’automne 1999, c’est
la deuxième fois qu’elle se retrouve en psychiatrie. Elle est
alors âgée de 44 ans. Elle précise aussi qu’au moment de l’hospitalisation,
elle était suivie par une psychiatre à raison d’une fois par mois
pour ses problèmes d’enfance avec sa mère et des problèmes de
violence conjugale avec son ex-mari.
À l’automne 1999, Lise s’est rendue
à plusieurs reprises au poste de police afin de porter plainte
contre une voisine qui, soit-disant, lui envoyait à distance des
courants électriques à l’aide d’une machine quelconque. Lors de
sa dernière plainte, Lise considère que la policière en devoir
ne prend pas au sérieux ses accusations et, dans le but d’attirer
son attention, déclare qu’elle pourrait se rendre chez la voisine
avec un fusil, faire sauter la serrure et obliger sa voisine à
téléphoner les policiers. Suite à cette déclaration, la policière
ainsi que ses collègues décident de faire venir l’ambulance jugeant
que Lise est dangereuse pour autrui. Lise dira tout de même que
la policière a été très gentille avec elle.
Elle n’a jamais été d’accord avec
le diagnostic des psychiatres qui ont conclu à la psychose. Lorsque
Lise a finalement accès à son dossier médical, et ce, environ
deux ans après sa sortie de l’hôpital, elle est choquée par les
termes de passif agressif utilisés dans l’évaluation psychiatrique.
À aucun moment, lors de son séjour, on ne lui a fait part de ce
diagnostic. De plus, nous dit-elle, elle ne comprend même pas
leur signification. L'hospitalisation contre son gré est pour
elle une expérience négative et elle considère n’avoir reçu aucun
support lors de son séjour. Au moment de l’entrevue, elle n’a
aucun suivi thérapeutique et n’en veut surtout pas. Malgré qu’elle
ait toujours été consciente d’avoir besoin de soutien psychologique,
elle est totalement insatisfaite du lien thérapeutique avec les
psychiatres qu’elle a connus dans le passé. Elle s’est donc tournée
vers la littérature traitant de psychologie et aussi de pardon
afin de trouver son équilibre.
Lorsque nous rencontrons Ricardo,
33 ans, sa sortie de l’hôpital est assez récente. C’est la deuxième
fois qu’il est hospitalisé contre son gré et sa garde en établissement,
cette fois-ci, a été de 21 jours. Selon les psychiatres, il a
des épisodes de manie; des épisodes de maniaco-dépression. En
1999, Ricardo est amené en psychiatrie pour la première fois.
Il nous raconte que lorsque les policiers se sont rendus à son
domicile, il a déchiré l’ordre de cour et a refusé de les accompagner.
Les policiers lui passent alors les menottes et l'amènent littéralement
de force. Lors de la seconde intervention policière, en mai 2001,
Ricardo demeure calme. Cette fois, il savait où on l’amenait,
dit-il.
Les circonstances entourant les deux
hospitalisations de Ricardo sont les mêmes: son père s’inquiète
de l'attitude de son fils qui semble mettre de l’avant des projets
grandioses et irréalistes. Entre autres, Ricardo signe un contrat
de publicité dans un journal pour un montant de quatre mille dollars,
il négocie le tarif de salles de spectacles, il achète du matériel
payable dans trente jours dans une librairie renommée, et tout
cela sans avoir l’argent nécessaire. Aussi, il veut présenter
sa candidature à la mairie, il passe beaucoup de temps dans des
chambres d’hôtel, se rend à une chaîne de télévision importante
et insiste sans relâche, auprès du gardien de sécurité, pour rencontrer
des journalistes. Il dit vouloir vérifier des informations. Lorsque
Ricardo se met en colère, l’agent de sécurité fait appel à la
police et il est amené à la prison de Bordeaux. Il y passera quatre
jours dont vingt-quatre heures dans la chambre d’isolement. Suite
à ces événements, le père de Ricardo obtient deux fois un ordre
de cour pour qu’on interne son fils contre son gré.
Depuis sa seconde hospitalisation,
Ricardo ne sait plus si, effectivement il est malade, ou ne l’est
pas: «Peut-être que je le suis un petit peu; peut-être que je
le suis à moitié.» Mais malgré qu’il reconnaisse certaines extravagances
de sa part, il doute fortement de la validité du diagnostic posé
par les psychiatres et désapprouve l’intervention de son père.
Selon lui, rien de tout cela ne serait arrivé si son père n’avait
pas jugé ses projets de grandioses et d’irréalistes. Au moment
de l’entrevue, Ricardo estime n’avoir aucun suivi de nature thérapeutique.
Cependant, il doit prendre la médication prescrite lors de son
congé de l’hôpital. L'hospitalisation contre son gré a été pour
lui une expérience négative lui ayant causé plus de problèmes
qu'autre chose. Par exemple, il déplore les mesures coercitives
utilisées contre lui pendant son séjour. Ricardo a été mis en
contention pendant quelques heures après s’être mis en colère
devant le personnel et avoir lancé le téléphone. Conséquemment,
il dit vouloir trouver un support thérapeutique quelconque afin
de l’aider à mettre en perspective les événements des derniers
mois.
Suite à des douleurs à l’abdomen,
Violaine se rend à l’urgence. Elle raconte avoir souffert d’un
empoisonnement alimentaire quelques semaines auparavant et parle
d’un jeûne qu’elle a fait pour se soigner. Mais ses douleurs persistent.
À l’urgence, elle voit le médecin de garde qui lui, la transfère
en psychiatrie sur une civière sans l’informer de quoi que ce
soit. Elle se souvient avoir été mise en contention et avoir reçu
une injection, et ce, au tout début de son hospitalisation. Elle
pense être restée attachée au moins une nuit complète. Pour des
raisons difficiles à déterminer au moment de l’entrevue, Violaine
a séjourné plus de 8 mois en psychiatrie, soit du mois de mai
au mois de décembre 2000. Jamais elle aurait imaginé y passer
tout ce temps, nous dit-elle.
Lorsque nous la rencontrons, elle
demeure en résidence d’accueil depuis déjà dix mois, et ce, suite
à son hospitalisation. Elle y est contre son gré. En conséquence,
elle a dû être délogée de son appartement. Son psychiatre exigeait
qu’elle y séjourne pour une période de trois ans mais l’avocat
de Violaine, avec l’appui du Collectif de défense des droits de
la Montérégie, a réussi à réduire cette ordonnance à un an. Toutefois,
cette même ordonnance l’oblige également à prendre sa médication
pour une durée de trois ans sous peine de retourner à l’hôpital.
Durant son hospitalisation en psychiatrie, elle dit ne jamais
avoir été informée des motifs justifiant sa dangerosité ni du
diagnostic posé par le psychiatre suite à son évaluation. C’est
donc par l'entremise des informations recueillies lors de la phase
I de la recherche que nous avons pris connaissance du diagnostic
de Violaine, soit une schizophrénie paranoïde; un délire paranoïde.
Les informations obtenues lors de
l’entrevue avec Violaine ne nous permettent pas de connaître plus
en détails les circonstances entourant son internement. Tout au
long de l’entretien, elle semble craintive et reste donc discrète.
Elle parle tout de même d’une dépression qu’elle a faite suite
a un accident de voiture et déclare: «Pis ça m’a amené d’autre
chose aussi. Peut-être que dans le fond, je suis peut-être pas
aussi bien que je le pense, je ne le sais plus franchement.» Elle
ajoute qu’elle ne nous racontera pas toute sa vie. Du début jusqu’à
la fin de la rencontre, Violaine est furieuse contre ceux qui
l’ont hospitalisée et nous le fait savoir à maintes reprises.
L’hospitalisation contre son gré ainsi que la prolongation de
son séjour en centre d’accueil sont pour elle une expérience plus
que traumatisante; elle n’y comprend rien et se sent dépassée
par le déroulement des événements. Au moment de l’entrevue, Violaine
est âgée de 43 ans. Elle est toujours suivie par son psychiatre
et doit prendre une médication qu’elle qualifie de «drogue». Violaine
se demande encore aujourd’hui pourquoi elle a été considérée dangereuse
pour elle-même et, par conséquent, internée. De plus, un régime
de protection lui a été imposé suite à une décision judiciaire.
Évelyne fait partie des rares exceptions,
parmi les personnes que nous avons interrogées, qui affirment
être aux prises avec des problèmes de santé mentale et qui, au
moment de leur hospitalisation, se considèrent dangereuses pour
elles-mêmes ou pour autrui. Évelyne était dangereuse pour elle-même,
nous dit-elle, dans le sens qu’elle est périodiquement dépressive
et, par conséquent, pense systématiquement au suicide. Elle se
dit «suicidaire chronique» depuis l’adolescence. Elle a d’ailleurs
passé à l’acte en 1982, et ce, en raison de la maladie de sa petite
fille, encore bébé, se mourrant d’une malformation cardiaque.
Ce fut alors sa première hospitalisation en psychiatrie. Durant
ce séjour, elle connaîtra la camisole de force ainsi que l’administration
d'injections contre sa volonté.
Évelyne est âgée de 46 ans au moment
de l’entrevue. Lors de notre rencontre, il n’y a pas d’électricité
chez elle, et ce, depuis déjà plusieurs semaines. Elle n’a pas
suffisamment d’argent pour payer les frais fixes de son appartement.
Afin de pouvoir manger, elle prépare les repas à son voisin qui
en échange la nourrit. Elle nous parle de son diabète, de son
handicap visuel et de sa dépendance affective. Aussi, de son mari,
avec qui elle a été mariée plus d’une vingtaine d’années, qui
l’a battue deux cent dix fois, violée quatre fois et trompée avec
huit différentes femmes. Elle nous parle des sept enfants qu’elle
a mis au monde; seulement quatre d’entre eux sont en vie. Ils
sont tous placés en famille d’accueil mais l’entrevue ne nous
permet pas de situer le moment exact du placement. Nous savons
seulement qu’au moment de la seconde hospitalisation, soit en
1998, ils avaient déjà quitté le domicile familial.
En juillet 1998, le nouveau conjoint
d’Évelyne la met à la porte après un an de vie commune, et ce,
suite à une dispute. Évelyne décide alors de se rendre au poste
de police, d’une part, pour dénoncer son conjoint qui tolère la
revente de drogue de ses locataires et, d’autre part, pour demander
de l’aide. Évelyne ne peut s’arrêter de pleurer. Elle dit avoir
de la peine et souffrir dans sa tête. Elle dit aussi ne pas avoir
d’endroit ou aller. Les agents en service lui expliquent que l’endroit
le plus sécuritaire pour elle, dans les circonstances, est l’hôpital.
Sans vraiment comprendre ce qui lui arrive, elle se laisse persuader
et les agents font venir une ambulance. Elle dira que les ambulanciers
étaient très gentils et qu’ils ont parlé avec elle durant tout
le trajet.
Le diagnostic posé par les psychiatres
est celui de psychose et de maniaco-dépression. Le séjour d’Évelyne
a été de six semaines. Elle nous dit qu’elle a comparu en cour
et que son séjour a été écourté d’environ vingt et un jours mais
les informations recueillies pendant l’entrevue ne nous permettent
pas de connaître plus en détail les données relatives au processus
légal de son internement. L’hospitalisation contre son gré est
pour elle une expérience négative. Elle dit s’être sentie traitée
«comme un numéro puis un cobaye». L’aspect positif de cette expérience,
dit-elle, c’est l’efficacité et le bienfait des médicaments, malgré
de lourds effets secondaires. Évelyne est toujours suivie par
un psychiatre, une infirmière et aussi, par une travailleuse sociale.
Elle ajoute qu’un jour, elle écrira peut-être un best-seller à partir des événements dramatiques de sa vie.
Dany a 29 ans au moment de l’entrevue.
Son unique hospitalisation aura une durée totale de 42 jours;
soit un séjour de 30 jours en milieu hospitalier suivi d’une prolongation
de 12 jours à l’Institut Pinel. Suite à son évaluation, les psychiatres
ont posé un diagnostic de psychose et de maniaco-dépression. Ils
ont également parlé de bipolarité et de phase de manie. Dany n’expérimenterait
pas les phases dépressives de la maladie mais seulement les phases
euphoriques. C’est pour cette raison que les psychiatres parlent
davantage de manie que de maniaco-dépression, nous dit-il.
À l’automne 1999, Dany se prépare
à aller passer quelques jours dans un chalet dans le bois. La
veille de son départ, il passe la soirée chez son copain Marc.
Pour des raisons difficiles à déterminer pendant l’entrevue, Marc
croit fermement que Dany veut se suicider et passera à l’acte
durant son séjour au chalet. Dany essaie de lui faire comprendre
qu’il fait erreur mais n’y arrive pas. Le lendemain matin, il
quitte la maison de Marc. Ce dernier contacte alors le père de
son copain pour lui faire part de ses inquiétudes. En route vers
chez lui, Dany se fait heurter à l’arrière de sa voiture par un
jeune couple. Il dira qu’il a «peut-être couper un peu le véhicule»
mais ajoute que le conducteur avait l’espace nécessaire afin de
manœuvrer. Le passager se rend à la voiture de Dany et commence
à frapper violemment dans sa vitre tout en lui criant des bêtises.
Dany a peur et décide, pour sa sécurité, de s’enfuir. L’autre
véhicule tente de le rattraper. Après les avoir semés, Dany téléphone
à la police pour demander ce qu’il doit faire. Le policier lui
dit de se rendre au poste afin de remplir un constat.
Lorsqu’il arrive, le couple l’ayant
pourchassé s’est aussi rendu à la police pour porter plainte contre
lui. On l'accuse de délit de fuite. Il est alors amené pour un
interrogatoire. Réalisant qu’il est peut-être dans l’eau chaude
d’un point de vue légal, il téléphone un avocat qu’il connaît.
La collègue de celui-ci vient le rejoindre au poste de police.
Aussi, constatant qu’il n’a pas tous ses papiers sur lui, Dany
téléphone à son père afin qu’il lui apporte ses papiers d’assurance.
En arrivant au poste, le père de Dany, inquiet, raconte au policier
le téléphone qu’il a reçu de Marc. Le policier lui explique alors
que le seul moyen de pouvoir garder Dany est de le déclarer dangereux
pour lui-même ou pour autrui et par conséquent, de le faire amener
en psychiatrie contre son gré. Dany ne verra pas son père au poste
de police. Le policier viendra lui annoncer qu’il doit se rendre
à l’hôpital suite à la déclaration et la demande de son père.
L’avocate essaie de le rassurer en lui expliquant qu’il doit se
soumettre à la loi et que, de toute façon, il ne peut être gardé
contre son gré plus de 72 heures, et ce, pour une simple évaluation
psychiatrique.
Dany en a long à raconter sur son
expérience en psychiatrie. Entre autres, il connaîtra quatre fois
la contention avec injection forcée, il fera une fugue de quelques
heures chez ses parents, il mettra le feu dans la salle de toilette
et aussi dans une chambre d’isolement. Les informations recueillies
pendant l’entrevue ne nous permettent pas de connaître plus en
détails les données relatives au processus légal de l’internement
de Dany. Nous savons seulement qu’il est passé devant le juge
une fois pendant son séjour. L’hospitalisation contre son gré
est pour lui une expérience traumatisante. Pendant plus d’un an
après sa sortie, il broyait du noir pendant la journée, dit-il,
et faisait d’horribles cauchemars pendant la nuit. Encore aujourd’hui,
il ne comprend pas pourquoi on a pu le considérer dangereux pour
lui-même ou pour autrui. Mais surtout, il est révolté contre la
manière dont il a été traité. «On traite mieux les animaux que
cela», dit-il. Au moment de notre rencontre, il n’a pas de suivi
thérapeutique et ne prend aucune médication, et ce, depuis sa
sortie de l’hôpital en novembre 1999.
Au cours de sa vie, Pauline a été
victime de quatre épisodes de maniaco-dépression. Elle a été hospitalisée
contre sa volonté pour chacun d’eux. Le premier épisode de la
maladie remonte à 1985. Pauline s’était rendue au chevet de son
père mourant, en Alberta. Après plusieurs jours sans dormir, elle
raconte avoir perdu contact avec la réalité et s’être sentie un
peu hors du temps. Elle ne situait ni les jours de la semaine
ni la saison de l'année. Sa famille s’inquiète et l’amène à l’hôpital
où elle y passera quelques jours. Le psychiatre pose le diagnostic
de sévère maniaco-dépression et lui prescrit du lithium à forte
dose pour une durée de deux ans. De retour chez elle, au Nouveau-Brunswick,
elle voit son médecin de famille qui lui déconseille de continuer
de prendre cette médication. Selon lui, le lithium pourrait gravement
endommager ses reins. Elle décide donc d’arrêter toute médication.
Depuis, les symptômes sont réapparus périodiquement à tous les
cinq ans; soit en 1990, ensuite en 1995 et la dernière hospitalisation
en août 2000. Pauline est alors âgée de 59 ans. Les informations
recueillies pendant l’entrevue ne nous permettent pas de connaître
plus en détail les circonstances entourant les hospitalisations
de 1990 et de 1995. Nous savons seulement qu’en 1995, l'internement
contre son gré, qui a eu lieu à Québec, a été extrêmement pénible,
souligne-t-elle. Aussi, le psychiatre de Pauline lui aurait dit
qu’il ne pouvait la mettre sous médication si les épisodes de
maniaco-dépression n’avaient lieu qu’aux cinq ans et ne duraient
que quelques jours.
La dernière hospitalisation de Pauline,
à l’été 2000, a été de 14 jours. Elle explique qu’elle vivait
un temps de grande fatigue et ressentait chaque événement plus
intensément qu’à l’habitude. Un événement banal, par exemple,
prenait des proportions démesurées sur le plan émotionnel. Pauline
ne considère pas pour autant qu’elle est victime d’un épisode
de maniaco-dépression. Mais sa fille ainsi que son fils s’inquiètent
tous deux de leur mère et obtiennent une autorisation de son médecin.
Sa fille profite d’une journée où la sœur de Pauline est en visite
au Québec pour amener sa mère à l’hôpital. Lors d’une balade en
voiture, ils se dirigent secrètement vers l’hôpital. Lorsqu’ils
arrivent dans le stationnement, les policiers, qui ont déjà été
contactés par le fils de Pauline, approchent de la voiture et
demandent à Pauline de bien vouloir les suivre. Elle ne comprend
pas du tout ce qui se passe. En arrivant à l’urgence, elle est
en panique. Elle dit qu’elle connaît les droits de la personne
et qu’elle veut sortir de là. Pauline est alors mise en contention
pendant une heure. En se faisant attacher, elle se foule le doigt.
Lorsqu’elle est détachée, Pauline est transférée par ambulance
dans un hôpital plus près de chez elle où elle passera la nuit
dans une chambre d’isolement sans couverture. «C’était apeurant»,
nous dit-elle.
Pauline a refusé toute médication,
et ce, du début jusqu’à la fin de son séjour. Elle a comparu en
cour mais sans avocat pour la représenter. Le seul avocat qu’elle
a réussi à contacter par téléphone, et qui devait s'occuper de
sa cause, ne lui a jamais donné de nouvelles. L’hospitalisation
contre son gré est pour elle une expérience négative et traumatisante.
Elle ne considère pas du tout avoir été aidée de quelques manières
que ce soit et dit avoir vécu «un combat de pouvoir» durant son
séjour. Son expérience se résume ainsi: «Une atteinte à ma liberté.»
Pauline n’a aucun suivi thérapeutique depuis sa sortie de l’hôpital.
Elle ajoute avoir réussi à faire de son hospitalisation une expérience
enrichissante en obtenant un support significatif dans le réseau
non institutionnel de la relation d’aide.
Chapitre V
PERCEPTIONS INDIVIDUELLES DU TROUBLE
PSYCHIQUE
Rappelons que l’objectif de cette
recherche exploratoire est d’identifier les facteurs qui expliqueraient
ce qui différencie une hospitalisation vécue de manière positive
d’une hospitalisation vécue de manière traumatisante. Les thématiques
retenues afin d’atteindre cet objectif et ainsi d’être en mesure
de mieux comprendre le vécu des personnes psychiatrisées contre
leur gré l’ont été en fonction des données d’analyse recueillies
par l'utilisation du logiciel Nudist, de notre connaissance de
la littérature ainsi que du vécu des personnes. Les thématiques
retenues dans ce chapitre sont celles-ci: les perceptions individuelles
du trouble psychique, c'est-à-dire la manière dont les personnes
hospitalisées perçoivent le trouble psychique diagnostiqué ainsi
que les perceptions individuelles du dispositif d’aide, c’est-à-dire
la manière dont elles perçoivent le cadre institutionnel.
En premier lieu, nous distinguerons, à partir des trajectoires individuelles des personnes interviewées,
les éléments de leur discours qui nous éclairent sur la perception
du trouble psychique diagnostiqué lors de leur hospitalisation.
Nous décrirons donc les perceptions des personnes hospitalisées
contre leur gré quant au trouble psychique diagnostiqué lors de
leur séjour à l’hôpital. Pour les huit personnes ayant été hospitalisées
plus d’une fois, nous nous intéresserons à la fois à la perception
du trouble psychique lors du plus récent séjour involontaire ainsi
qu’à leurs impressions générales des hospitalisations qu’elles
ont vécues et parfois plus spécifiquement comme lors de l’utilisation
de mesures coercitives comme l’isolement ou la contention.
L’analyse de notre matériau nous
a permis d’identifier, à partir des commentaires évoqués pendant
les entrevues, deux réactions distinctes quant au trouble psychique
diagnostiqué. Cela nous a permis de regrouper les personnes de
notre échantillon en deux catégories: soit les personnes considérant
au moment de l’entrevue que leur état mental présentait effectivement
un danger pour elles-mêmes ou pour autrui en raison de leur état
mental, soit celles ne considérant pas que leur état mental présentait
un danger pour elles-mêmes ou pour autrui et n’ayant pas de problèmes
de maladie mentale.
1.1 Première catégorie: les personnes
qui se considèrent malades et/ou dangereuses pour elles-mêmes
ou pour autrui
Cinq personnes sur treize que nous
avons rencontrées se considèrent malades et parfois même dangereuses
pour elles-mêmes ou pour autrui. Carl, Évelyne, Gilles, Michel
et Yvan reconnaissent, à un moment ou à un autre du processus
d’internement involontaire, avoir un problème de santé mentale.
Afin d’identifier les particularités des perceptions et de faire
ressortir les nuances, nous avons créé deux sous-catégories: les
personnes connaissant leur problème de santé mentale avant même
d’être hospitalisées et enfin, celles le reconnaissant à l’intérieur
du processus de l’hospitalisation.
1.1.1 Première sous-catégorie: reconnaissance
avant l’hospitalisation
Les personnes de cette sous-catégorie, soit Carl, Évelyne et Gilles,
racontent avoir des problèmes de santé mentale et sont tous suivies
depuis plus de dix années en psychiatrie. Pour Carl et Évelyne,
il est clair qu’ils étaient malades, et ce, bien avant leur récent
séjour à l’hôpital. Mais de plus, ils considéraient que leur état
mental présentait un danger pour eux-mêmes ou pour autrui. «Bien
oui, je le sais que j’étais malade, puis je le sais que j’étais
dangereuse» (Évelyne). Évelyne, qui est suicidaire depuis déjà
plusieurs années, considère que son état mental présentait un
danger pour elle-même. Tandis que Carl, lui, considère que son
état mental a déjà présenté un danger pour autrui:
(…), j’ai déjà pris l’autoroute
puis crisse on était… on dirait que je descendais une piste
de ski tsé… je ridais en crisse! Puis il y avait trois personnes
avec moi puis si il avait fallu que je manque mon coup là… j’aurais
pu en tuer une couple. Si on n’appelle pas ça dangereux, je
ne sais comment on appelle ça (Carl).
Toutefois, Carl et Évelyne ne prenaient
plus de médication. Quant à Gilles, il a été diagnostiqué maniaco-dépressif
en 1991. Il reconnaît avoir des problèmes de santé mentale mais
ne se considère pas que son état mental présente un danger ni
pour lui-même ni pour autrui. Périodiquement, il est hospitalisé
afin que sa médication soit ajustée.
1.1.2 Deuxième sous-catégorie: reconnaissance
lors de l’hospitalisation
Michel et Yvan, quant à eux, refusent
d’admettre avoir un problème de maladie mentale. Ils sont tous
deux suivis depuis moins de deux par la psychiatrie. «Non, moi
je ne croyais pas que j’étais malade», raconte Michel. Yvan, pour
sa part, est même persuadé que c’est sa femme ainsi que ses trois
fils qui ont un problème: «C’était vraiment eux autres qui avaient
besoin d’aide, pas moi.» (Yvan) Tous les deux sont hospitalisés
suite aux démarches légales entreprises par leur femme. Ils réalisent
alors avoir un problème, et ce, quelques heures ou quelques jours
après l’admission à l’hôpital.
Ensuite je me suis rendu à l’hôpital,
puis ma femme est venue me rejoindre durant la soirée… puis
là je ne voulais pas… à première vue, je ne voulais pas la rencontrer
là parce que çà m’a vraiment frustré… mais ma réaction négative
n’a pas duré longtemps quand même, je me suis fait une raison
là… Avant la fin de la soirée là… je comprenais que ça pouvait
être difficile pour ma femme de procéder autrement. (Michel)
(…) là je commençais à comprendre
que… il se passait quelque chose puis que c’était peut-être
mieux pour moi que je comprenne que je n’étais pas correct.
(Yvan)
1.2 Deuxième catégorie: les personnes
ne se considérant pas dangereuses et n’ayant pas de problèmes
de maladie mentale
Les huit autres personnes que nous
avons rencontrées ne considèrent pas avoir de problèmes de maladie
mentale. Dany, Judith, Lise, Lorraine, Marie, Pauline, Ricardo
et Violaine refusent le diagnostic des psychiatres lors de leur
hospitalisation involontaire, de même qu’elles n’acceptent en
aucune manière cette idée que leur état mental présente un danger
pour elles-mêmes ou pour autrui. Pour quatre d’entre elles (Dany,
Judith, Lorraine, Violaine), il s’agit d’une première hospitalisation
en psychiatrie. Aussi, toutes ces personnes ont en commun de se
sentir les victimes d’une injustice considérable, et ce, du début
jusqu’à la fin du processus d’internement involontaire. Ils considèrent
tous que leurs propos ou leur attitude ont été faussement interprétés.
Afin d’identifier les particularités de leur perception et de
faire ressortir les nuances dans la manière dont leurs propos
et comportement ont été interprétés, nous avons créé trois sous-catégories:
les personnes qui parlent en termes de «down» temporaire et de
tristesse plutôt que de maladie mentale, celles qui affirment
que leurs propos ou leur comportement ont été mal interprétés,
celles qui expliquent que leurs agissements ont été considérés
extravagants.
1.2.1 Première sous-catégorie: les
personnes qui parlent de «down» temporaire et de tristesse
Les personnes de cette sous-catégorie,
soit Lorraine et Marie, sont toutes les deux extrêmement choquées
d’avoir été considérées mentalement malades lorsqu’elles étaient
tristes et qu’elles avaient besoin de réconfort et de soutien
dans un moment difficile de leur vie respective. Elles parlent
de «baisse temporaire» et de «peine» plutôt que de trouble psychique.
Rappelons que Lorraine a tenté de mettre fin à sa vie en avalant
de l’aspirine après que son mari l’ait définitivement quittée.
Elle dira alors: «Ce n’est pas ma tête qui était malade, c’est
mon cœur.» Quant à Marie, elle a déclaré qu’elle espérait ne pas
en arriver au point de passer à l’acte. Elle explique que «C’était
rien qu’une période de baisse temporaire, éphémère. (…) Je n’étais
pas dangereuse! Je n’étais pas dangereuse!»
1.2.2 Deuxième sous-catégorie: les
personnes qui affirment que leurs propos ou leur comportement
ont été mal interprétés.
Dany, Lise et Violaine soulèvent
le fait que leurs propos ou leurs agissements aient été mal interprétés.
Dans le cas de Dany, le fait qu’il se prépare à aller passer quelques
jours seul dans un chalet dans le bois est mal interprété par
son ami Marc, raconte-t-il:
Ça a commencé par un ami à moi
qui… (…), je suis passé chez lui un soir pour lui dire que je
m'absentais de la ville pour dix ou douze jours, étant donné
que j’avais beaucoup de projets... et que j’avais un certain
laps de temps où je pouvais me permettre de respirer et puis
aller voir ce que je voulais travailler sérieusement comme projet
(…). Cet ami-là en question ne comprenait pas que je veuille
partir, il m’a vu échapper une tie wrap, qui est un objet pour
attacher… beaucoup utilisée dans la construction, dans l’électricité
aussi. C’est une attache qu’un autre ami m’avait donnée une
heure plus tôt, sans avoir de problème à me la remettre, mais
lui, il voit tomber ça par terre, il pense que ça peut me servir
au suicide, il pense que partir à l’extérieur ce n'est pas bien,
(…) (Dany).
Enfin, dans le cas de Lise, encore
aujourd’hui elle considère que les deux policières en devoir ont
interprété ses propos en extrapolant sur ses intentions :
Puis là je discutais avec la policière
là, puis à un moment donné elle a eu un téléphone, puis elle
a raccroché, je sentais qu’elle n’était pas toute là là. Tsé
elle avait encore la tête au téléphone, puis moi j’étais tannée,
fait que j’ai dit: «Écoute à la limite ce que je vais faire
c’est que je vais faire sauter la serrure! (rire) J’ai dit là
je vais la tenir…(inaudible) avec le fusil, puis là je vais
lui dire appelle la police.» (…). Fait que elle, tout ce qu’elle
a compris là c’est que j’étais pour avoir un fusil. Mais j’ai
dit… j’avais dit «à la limite ce que je pourrais faire», ok?
(…). Quand tu es vis-à-vis un problème, tu sors toutes les solutions
possibles et impossibles, les plus niaiseuses, les plus… puis
après ça tu élimines! (…) Sauf qu’elle ne m’a pas demandé «es-tu
capable de toucher à un fusil» ou quelque chose comme ça. (…).
Sauf qu’elle s’est levée, elle est allée voir sa supérieure,
puis là elle est revenue, puis il y avait deux infirmiers, puis
ils ont dit: «Là tu restes calme et tu t’en viens avec nous
autres en psychiatrie.» (Lise)
Quant à Violaine, qui s’est rendue
à l’hôpital pour des douleurs à l’abdomen, elle se demande encore
aujourd'hui comment on a pu considérer que son état mental présentait
un danger pour elle-même. Malgré qu'elle ne mentionne pas comme
tel le fait que son comportement ait été mal interprété, ses propos
nous le révèlent : «je ne sais pas pourquoi… sur quoi ils se sont
basés pour dire que j’étais dangereuse pour moi-même. (…). Si
j’avais été si dangereuse, oui peut-être que je me serais suicidée
chez moi, je me serais pas rendue à l’hôpital, premièrement.» (Violaine).
1.2.3 Troisième sous-catégorie: les
personnes qui expliquent que leur comportement a pu paraître extravagant
Judith, Pauline et Ricardo affirment
qu’à certains moments, leur comportement a pu paraître extravagant.
Non, la seule chose que
j’ai faite qui est un peu… hors des bornes là, puis évidemment
chez nous on a été élevé très très… bien pas strict mais dans
notre droit chemin, ça a été le fait que j’ai rencontré, que je
me suis adonnée à rencontrer des gens qui consommaient de la cocaïne.
Fait que moi à un moment donné, parce que la pression était assez
élevée à la maison, j’ai pris une chambre de motel et puis je
les ai invités à venir pour jaser et discuter. Certains pourraient
dire que c’était très dangereux de faire ça. Moi je suis curieuse
de nature, puis il n’y a rien qui peut m’atteindre, ça je suis
comme ça depuis que je suis haute comme trois pommes tsé! Alors
il ne s’est rien passé de méchant ou de… ces gens-là ne m’ont
pas volée, de toute façon je ne me suis pas exposée devant ces
gens-là non plus, je ne suis pas conne là! (Judith)
Judith explique qu’elle voulait en
savoir davantage sur la consommation de cocaïne en raison d’un
collègue du bureau qui était cocaïnomane. Pauline, elle, dit être
consciente que les gens autour d’elle la trouvent parfois un peu
drôle car lorsqu’elle parle, elle aime faire des jeux de mots:
Je n’étais pas du tout un danger
pour moi-même, (…), bon peut-être que les gens me trouvaient
drôle parce que des fois j’avais beaucoup beaucoup de jeux de
mots et puis tout ça mais on n’enferme pas quelqu’un parce qu’elle
fait des jeux de mots là! (Pauline)
Enfin, Ricardo raconte avoir été
étiqueté après avoir loué une chambre d’hôtel. À plusieurs reprises,
lorsqu’il sortait tard au centre-ville, il se louait une chambre
plutôt que de rentrer chez lui. Il ajoute qu’il comprend que certains
de ses comportements ont été perçus comme étant extravagants.
(…) Dans les hôtels, ce que je
faisais c’est que vu que je… j’étais beaucoup dans les bars,
donc je me louais une chambre d’hôtel, puis avec mon problème
de dos je mettais le chauffage au maximum. Je visitais tous
les clubs puis je passais le restant de la nuit là là à me reposer.
Ça, encore là, c’est un truc qui s’est retrouvé dans le dossier
quand même, (…). (Ricardo)
En ayant regroupé les trajectoires
des personnes selon leur degré de vraisemblance en fonction des
deux pôles déjà identifiés, nous avons pu ainsi discerner des
sous-catégories. Pour les personnes maintenant reconnaissantes
de l’aide offert, il ressort que la distinction majeure s’est
effectuée entre celles ayant une expérience de la maladie et du
système de soins psychiatriques avant d’être hospitalisées de
nouveau et les autres qui en sont à leur début dans le traitement
de leur maladie. Quant aux personnes percevant toujours le processus
d’admission comme arbitraire et non requis, leur refus de se reconnaître
atteint d’un trouble mental s’accompagne toutefois pour deux personnes
d’une certaine perception qu’elles n’allaient pas bien; les sept
autres personnes estiment plutôt qu’il s’agit d’une réaction d’incompréhension
de leur réseau social ou de personnes en autorité vis-à-vis de
ce que certaines nomment une «dérangosité».
Chapitre
Vl
PERCEPTION DU DISPOSITIF D’AIDE
Dans le chapitre suivant, nous aborderons
les perceptions individuelles des personnes interviewées quant
au cadre institutionnel dans lequel elles ont été hospitalisées,
c’est-à-dire la manière dont elles perçoivent le dispositif d’aide
dans son ensemble. Comment ont-elles perçu leur relation avec
le personnel soignant? Ont-elles eu le sentiment d’être traitées
avec dignité? Ont-elles été informées convenablement tout au long
de leur séjour?
L’analyse de notre matériau nous
a permis de distinguer, à partir des commentaires évoqués pendant
les entrevues, deux grandes tendances dans les perceptions quant
au dispositif d’aide: soit les personnes se disant satisfaites
du cadre institutionnel dans lequel elles ont été hospitalisées,
soit celles se disant insatisfaites de celui-ci. Nous avons donc
regroupé des personnes de notre échantillon à partir de ces deux
axes principales. Trois sous-catégories, et ce, afin de faire
ressortir les nuances dans le discours des personnes se disant
insatisfaites du cadre institutionnel, nous permettrons d’identifier
les particularités des perceptions.
1.1 Première catégorie: les personnes
se disant satisfaites du cadre institutionnel
Trois personnes sur treize que nous
avons rencontrées se disent non seulement satisfaites mais très
satisfaites du dispositif d’aide. Gilles, Michel et Yvan affirment
clairement, et ce, à plusieurs reprises pendant l’entrevue, qu’ils
sont pleinement satisfaits du dispositif d’aide mis à leur disposition
ainsi que des services qu’ils ont reçus tout au long de leur hospitalisation.
Gilles est peu bavard lors le l’entrevue mais son sourire en dit
long sur sa satisfaction du dispositif d’aide. Il dit simplement
qu’ils ont tous été «bien corrects» avec lui. Michel, lui, explique
la raison pour laquelle il a fait confiance au personnel soignant:
«(…), le contact était bon avec les médecins. C’est pour ça que
je leur ai fait confiance là, ils m’ont bien accueilli, puis ils
ont pris le temps de m’expliquer… des choses sur ma maladie».
Il parle aussi de la gentillesse ainsi que de la compréhension
de la part des membres du personnel: «Il faut dire qu’il y avait
beaucoup de gentillesse chez le personnel, de la compréhension,
les gens étaient patients, ils comprenaient qu’on avait un problème,
qu’il fallait…». Quant à Yvan, il parle de la qualité de l’expérience
du personnel soignant:
Bien le personnel était vraiment,
c’était du monde qui avait beaucoup d’expérience et qui savait,
ils étaient capables d’aider et de supporter ma famille puis
de leur dire que moi j’étais pour m’en sortir, puis de redevenir
normal (Yvan).
Il précise qu’il n’aurait pas pu
«s’en sortir» sans l’aide de l’hôpital : «Toutes les gardes-malades,
les docteurs, partout ils étaient formidables avec moi puis
je n’aurais pas été capable de m’en sortir sans l’aide de l’hôpital
(...) et l’aide de ma femme».
Lorsque nous leur demandons si ils
considèrent avoir été traités avec dignité pendant leur séjour,
tous les trois répondent par l’affirmative. Gilles nous répond
à peu près ceci : «Ah oui! Ah oui!». Michel est un peu plus explicite
sur la question :
J’ai toujours été très bien accueilli
par le personnel médical, puis par le personnel infirmier. On
ne m’a jamais... je dirais... manifesté de dénigrement ou de
mépris ou de... d’attitudes négatives à mon égard. On m'accueillait
là... on essayait de m’expliquer... que c’était nécessaire dans
ma situation que je sois hospitalisé puis... on prenait le temps
de me parler puis de... (Michel).
Enfin, Yvan, en plus de s’être senti
traité avec dignité, il nous dit qu’il s’est senti encouragé,
lui, ainsi que sa famille, par les membres du personnel:
(...) et puis ils ont toujours
gardé patience... ils ont toujours été très très bien avec moi,
même quand moi je contais des affaires qui n’avaient pas de
sens... eux autres ils étaient toujours là pour encourager ma
femme, puis mes garçons qu’un jour, moi, je sortirais de là.
Je n’ai pas eu aucune expérience négative avec le staff, avec
les docteurs puis les gardes-malades (Yvan).
Gilles, Michel et Yvan ont d’autres
caractéristiques en commun: ils ne considèrent pas que leur état
mental présente un danger pour eux-mêmes ou pour autrui mais reconnaissent
être aux prises avec des problèmes de maladie mentale. Ils ont
également vécu leur hospitalisation contre leur gré de manière
positive et considèrent avoir été traités avec dignité. Aucun
d’entre eux n’a vécu la contention. Ce qui est récurrent dans
leurs propos concernant les rencontres périodiques avec leur psychiatre,
c’est la qualité de la communication et du dialogue ainsi que
l’accessibilité aux informations relatives à leur situation. Nous
constaterons, dans ce qui suit, que les dix personnes se disant
insatisfaites du dispositif d’aide se plaignent, au contraire,
du manque d’information disponible tout au long de leur séjour.
1.2 Deuxième catégorie: les personnes
se disant insatisfaites du cadre institutionnel
Dix personnes sur treize que nous
avons rencontrées se disent insatisfaites du dispositif d’aide
dans son ensemble. Carl, Dany, Évelyne, Judith, Lise, Lorraine,
Marie, Pauline, Ricardo et Violaine affirment être insatisfaits
du dispositif d’aide mis à leur disposition ainsi que des services
qu’ils ont reçus tout au long de leur hospitalisation. Toutefois,
Judith, Lorraine et Ricardo soulèvent tous les trois avoir eu
certaines interactions positives avec quelques membres du personnel
soignant tandis que Carl et Évelyne ont en commun le fait d'avoir
rencontré une personne parmi l’ensemble du personnel soignant
avec laquelle ils ont eu une relation significative voir aidante.
Nous avons donc créé trois sous-catégories afin d’identifier les
particularités des perceptions de chacun et de faire ressortir
les nuances:
1.2.1 Première sous-catégorie: les
personnes affirmant être totalement insatisfaites du cadre institutionnel
Les personnes de cette sous-catégorie,
soit Dany, Lise, Marie, Pauline et Violaine, affirment clairement
et avec conviction qu’ils sont totalement insatisfaits du dispositif
d’aide mis à leur disposition ainsi que des services qu'ils ont
reçus tout au long de leur hospitalisation. Dany en a long à dire
sur son séjour en psychiatrie. Les expressions qu’il utilise,
afin de décrire le dispositif d’aide, sont celles-ci: «Agressé,
contrôlé, observé. Étudié là comme un espèce de rat de laboratoire,
pris dans ma cage là», «Comparable à la goutte chinoise, japonaise
là. C’est la torture... c’est le supplice japonais (...)», «C’est
des systèmes ‘répressionères’ (répressifs)... des dictatures là,
c’est une force brute», «Manipulation totale. (…) C’est dégueulasse!».
Lise, elle, dit que les médecins ne posent jamais de questions
afin de vérifier les choses. Ils font leur propre analyse personnelle
et posent un diagnostic qui n’est pas vrai. Lorsqu’elle parle
du personnel soignant, elle dit ceci: «Je n’ai reçu aucun support!».
Je les sentais très fatigués, puis
pas prêts à écouter pantoute, eux autres, ils ont leur idée,
c’est eux autres qui sont corrects puis les autres ne le sont
pas. (Lise)
Marie explique que l’atmosphère en
psychiatrie était très amorphe. Elle dit détester aller à l’hôpital.
Lorsque nous lui demandons de nous parler de la nature du lien
thérapeutique avec son psychiatre, elle répond: «C'est frette,
net, sec!».
Les psychiatres? Je n’aime pas
beaucoup les psychiatres. Disons que le dialogue est plutôt
limité, il est restreint! (…). Des injections ou des pilules
là... des médicaments, des injections, des comprimés.» (Marie)
Quant à Pauline, elle dit avoir vécu
un combat de pouvoir à l’hôpital. Elle rapporte que sa psychiatre
l’a traitée de «vraiment têtue». Elle qualifie la psychiatrie
de «pire qu’une prison!».
Je sentais qu’on ne respectait
pas du tout ma décision, on ne m’a pas demandé du tout pourquoi
je ne les prenais pas les médicaments? On ne m’a pas demandé
du tout quel était mon vécu? On a aucune idée qui c’était Pauline
B. (Pauline).
Ses relations avec le personnel soignant
en général sont plutôt superficielles, nous dit-elle:
Non, non, non, non. Je n’ai pas
eu d’occasion de parler, d’échanger avec quelqu’un... Les infirmières
venaient, elle s’assoyaient 5, 6 minutes, oups! Ça sonnait au
poste, elles retournaient au poste, elles allaient, elles venaient…Il
fallait écrire quelque chose… (Pauline)
Enfin, Violaine est très en colère
contre tout le personnel soignant de l’hôpital. Elle dit avoir
eu l’impression que son psychiatre faisait «juste prescrire des
médicaments». Elle considère que ce ne sont pas des soins qu’on
lui a administrés: «Ah! Bien là je vous le dis franchement là
ce qu’ils ont fait avec moi ce ne sont pas des soins ça. Ce ne
sont pas des soins du tout, c’est du "maltraitage"».
Lorsque nous leur demandons si ils
considèrent avoir été traités avec dignité pendant leur séjour,
ils répondent ceci: «…tu te sens comme un fou puis c’est la moindre
des choses qu’on écoute pas un fou parce que…» (Dany). Marie,
elle, qui a vécu la contention, nous dit ceci: «Ah! Enragée! Enragée!
Frustrée! Si j’avais eu de quoi, je l’aurais cassé. Il fallait
que je me défoule. Ce n’était pas humain! C’est pas humain!».
Quant à Pauline, il y a eu un long silence avant qu’elle réponde
à notre question:
J’ose croire que les gens avec
lesquels j’ai été en contact m’ont traitée au meilleur de leurs
connaissances, dans ma perception à moi dès qu’on atteint la
liberté de quelqu’un on ne peut pas prétendre respecter sa dignité,
c’est fondamental! Quand on attache quelqu’un pour l’injecter!…bien
on le sait qu’on ne respecte pas la dignité de la personne!
Et non, il n’y avait aucun respect pour la dignité… Je crois
que quand on me laissait promener en jaquette… et qu’on me forçait
de rester en jaquette… il n’y a aucun… aucune dignité là-dedans… (Pauline)
Enfin, Violaine, n’est pas le seule
personne interviewée qui affirme s’être sentie traitée comme un
animal:
Moi… je déplore beaucoup ce qu’ils
ont fait avec moi. Je pense que la piqûre qu’ils m’ont faite
là je n’avais pas besoin de ça du tout. Ce n’était pas ça que
j’avais besoin. (…). Ils se servent… on dirait qu’ils se servent
du monde ils… je peux dire… moi là je me suis sentie traitée
comme un animal!… ce n’est pas compliqué là… comme un animal!
Tsé… ils ne m’ont pas parlé rien, puis shoot! Ils m’ont piquée
that’s it! (…). C’est comme si quasiment… parce que tu es rendu
en psychiatrie tu n’as plus de droits tsé… tu n’es plus un être
humain. (Violaine)
Dany, Lise, Marie, Pauline et Violaine
ont d’autres caractéristiques en commun: ils ne considèrent pas
que leur état mental présentait un danger pour eux-mêmes ou pour
autrui, ils ne considèrent pas être aux prises avec des problèmes
de maladie mentale, et ils ont également vécu leur hospitalisation
contre leur gré de manière traumatisante. Quatre d’entre eux,
soit Dany, Marie, Pauline et Violaine, ont vécu la contention.
Il est intéressant de souligner que ce sont les personnes ayant
vécu de la contention qui parlent d’atteinte à leur dignité. Lise,
qui n’a pas vécu la contention, ne répond pas directement à la
question soulevée sur la dignité.
1.2.2 Deuxième sous-catégorie: les
personnes affirmant avoir eu des interactions positives avec quelques
membres du personnel
Les personnes de cette sous-catégorie,
soit Judith, Lorraine et Ricardo, affirment eux aussi être insatisfaits
de manière globale du dispositif d’aide mis à leur disposition
ainsi que des services qu’ils ont reçus tout au long de leur hospitalisation.
Cependant, ils soulignent avoir eu, à quelques reprises, des interactions
positives avec certains membres du personnel soignant.
À son admission à l’hôpital, Judith
a été rencontrée par une stagiaire en psychiatrie. Elle dit ne
pas s’être sentie avec une personne d’expérience ni compétente.
Suite à cette brève rencontre, elle voit une psychiatre. Judith
essaie d’émettre son opinion mais ne se sent pas écoutée: «Non
parce qu’elle est partie sur une mauvaise tangente puis tu essaies
d’apporter autre chose, puis non, parce que moi en aucun temps
ai-je été consultée?» Pour ce qui est des interactions positives
avec certains membres du personnel soignant, Judith dit ceci:
«Tsé on avait un préposé qui venait nous jouer de la guitare le
soir puis tsé il était "cute" comme un cœur. (…). Mais
ce qui était bien c’est ça c’est qu’on avait un peu "d’entertainment"».
Je ne peux pas parler contre le
personnel de l’hôpital, je ne peux pas, parce que tsé ils font
leurs huit heures puis…tsé ils sont fonctionnaires comme tout
le monde. Puis ce n’est pas nécessairement facile ce qu’ils
font. Leur travail n’est pas facile. (…). Mais c’est des gens
vraiment… tsé il faut le faire… il faut le faire! Parce que…
tsé il faut être de bonne humeur tout le temps…(Judith).
Lorraine explique qu’elle aurait
aimé qu’on lui parle davantage et qu’on lui demande si elle avait
réellement l’intention de tenter de s’enlever la vie pour une
deuxième fois. Elle aurait aimé qu’on lui fasse confiance et qu’on
la laisse retourner chez elle.
Puis le médecin me dit tout de
suite: «Tu restes ici, je ne veux pas savoir non plus ce que
tu veux faire, ce que tu fais… tu restes ici parce que ton médecin
qui t’a envoyée a dit que tu étais suicidaire. Je ne veux pas
savoir rien de toi, ce que tu me dis ça ne m’intéresse pas,
ta parole ne vaut rien!» (Lorraine).
En plus d’être constamment épiée,
Lorraine s’est sentie traitée comme une «criminelle!». Elle dit
s’être sentie «jugée» par sa psychiatre et qualifie de très très
froid le lien thérapeutique avec elle: «C’était même dans le très
froid: "Je suis et tu n’es rien!". Ça a été vraiment
le sentiment là: "Je suis et tu n’es rien!" ».
Quant au personnel soignant, «il
était très cordial. (…). Les préposés ça allait, les infirmières
c’était très bien». Lorraine nous résume ainsi son rapport avec
le personnel soignant en général: «Respect oui, de la part des
infirmières, de la part des préposés oui. Mais… pour le reste
là, pour ce qui est des professionnels entre parenthèses, non!
C’est là qu’on voit que la marche est grande».
Ricardo, lui, est choqué du fait
que sa première rencontre avec son psychiatre n’ait duré que six
minutes : «(...), j’ai chronométré le temps que je fais avec lui,
puis là en parlant j’ai remarqué sur ma montre, six minutes, six
minutes pour se faire un jugement pour me dire: «Ha! je pense
que tu es en crise!». De plus, il dit que son psychiatre lui mentait:
«…tsé il y a plein de choses cachées qu’on ne m’a pas dit là».
Pour ce qui est des interactions positives avec certains membres
du personnel soignant, il explique simplement que le personnel
du soir «était plus "parlable" en général». Plusieurs
membres du personnel allaient s’asseoir avec les patients pour
jaser, jouer aux cartes ou aux échecs. «Certains étaient intéressants»,
ajoute-t-il.
Lorsque nous leur demandons si ils
considèrent avoir été traités avec dignité pendant leur séjour,
ils répondent ceci:
Le seul temps que je n’ai pas été
traitée avec dignité là ça a été à mon arrivée à l’étage en
psychiatrie, puis le fait d’être prise en jaquette. Ça on… je
ne voyais vraiment pas quel mal il y avait à ce que je puisse
être habillée… en plein jour là, sincèrement là je ne voyais
pas le besoin de ça. Vraiment pas. (Judith)
Lorraine, elle, a réagi avec émotion
et avec colère lorsque nous avons soulevé le concept de dignité:
«Eee…je vais te dire: dignité? Non! Parce que ta parole ne vaut
rien, contrairement à celle d’un médecin». Quant à Ricardo, il
répond qu’il ne s’est pas toujours senti traité avec dignité:
«Bien pas à chaque étape... mais il y a des gens qui ont bien
fait leur travail... Mais c’est sûr tu remarques plus ceux qui
le font moins bien…(…). Les policiers ont été corrects.»
Judith, Lorraine et Ricardo, tout
comme l’ensemble des personnes de la sous-catégorie précédente,
ont les caractéristiques suivantes en commun: ils ne considèrent
pas que leur état mental présente un danger pour eux-mêmes ou
pour autrui, ils ne considèrent pas être aux prises avec des problèmes
de maladie mentale, et ils ont également vécu leur hospitalisation
contre leur gré de manière traumatisante. Seulement Ricardo a
vécu la contention. Toutefois, contrairement à la sous-catégorie
de Dany, Lise, Marie, Pauline et Violaine, il est intéressant
de souligner que ce sont cette fois les personnes n’ayant pas
vécu de contention qui parlent d'atteinte à leur dignité; soit
Judith et Lorraine. Elles affirment toutefois avoir été victimes
de mesures coercitives tel que le port obligatoire de la jaquette
portant directement atteinte à leur dignité. Ricardo, lui, qui
a vécu la contention, ne répond pas de manière détaillée à la
question soulevée sur la dignité.
1.2.3 Troisième sous-catégorie: les
personnes affirmant avoir rencontré une personne parmi l’ensemble
du personnel soignant avec laquelle ils ont eu une relation significative
voire aidante.
Les personnes de cette sous-catégorie,
soit Carl et Évelyne, n’ont pas la même perception quant à leur
séjour en psychiatrie. Carl, lui, insatisfait de manière globale
du dispositif d’aide mis à sa disposition mais ayant eu à quelques
reprises des interactions positives avec certains membres du personnel
soignant, fait donc parti de la deuxième sous-catégorie, soit
avec Judith, Lorraine et Ricardo. Quant à Évelyne, qui affirme
être très insatisfaite du dispositif d’aide mis à sa disposition,
fait donc partie de la première sous-catégorie, soit avec Dany,
Lise, Marie, Pauline et Violaine. Cependant, ils affirment tous
deux avoir rencontré une personne parmi le personnel soignant
avec qui ils ont eu une relation très positive voire même déterminante
dans leur cheminement respectif. Cette particularité nous a semblé
assez significative pour en faire une sous-catégorie à part entière.
Lorsque nous demandons à Carl ses
impressions générales quant au dispositif d’aide, il répond: «
Ah! un gros manque de communication! ». Il s’explique :
C’est parce que quand tu
es là, tu veux sortir tsé... tu veux sortir mais eux autres ne
te parlent pas assez de... on dirait qu’ils ne reviennent pas
assez sur le fait que tu as été malade souvent, puis expliquer
ta maladie puis dire il faut que... tsé... c’est... tu vas sortir
quand tu vas être prêt à sortir puis... bientôt... ça va bien...
ça va bien... tsé mais ils approfondissent pas puis quand tu es
là, toi la seule chose que tu penses c’est de sortir, fait que
tu ne penses pas vraiment au bobo, puis parler tsé... mais ça
serait bon que le monde tsé t’en parle, les gens qui sont là,
les professionnels, (...). (Carl).
En plus de s’être senti obligé de
prendre la médication prescrite par son psychiatre, «ce n’est
pas propose mais impose», il dit que personne ne lui a parlé des
effets secondaires possibles. Il ajoute ceci: «Je trouve là… que
les centres hospitaliers manquent d’expérience au point de vue…
mental. À la longue, ils vont venir qu’à prendre le dessus là…
à force… à force de jouer avec des cobayes, ils vont venir qu’à
faire de quoi! (rire)».
Mais Carl parle aussi d’interactions
positives avec certains membres du personnel soignant: «Oui, non,
la majorité c’était correct. (…). En tout cas, il y en a qui font
très bien leur travail, il y en a des bons comme des moins bons
comme partout ailleurs tsé.» Outre quelques interactions positives
ici et là avec quelques membres du personnel soignant, Carl nous
raconte avoir rencontré une personne très significative lors de
son dernier séjour à l’hôpital. Pour la toute première fois, et
ce, malgré avoir été hospitalisé en psychiatrie entre dix ou douze
fois dans sa vie, un membre du personnel soignant est «assez compétent» pour lui parler, dit-il:
(…), je vais te dire… c’était la
première fois… parce que moi je me suis fait hospitaliser… quasiment…
je ne sais pas, dix, douze fois là dans ma vie là. Puis c’était…
je pense que c’est la première fois qu’il y avait un infirmier
là… qui s’assoyait avec moi, qui était assez compétent pour
me parler puis tout là tsé. J’en ai vu un là là, tsé lui il
était correct en tabarouette! Ben lui, c’est parce que qu’il
avait plus de bagage tsé… c’est un gars je pense qui vendait
des produits naturels, puis en plus c’était un gars qui était
bien calé là tsé. Il parlait de toutes sortes d’affaires. Il
disait: «Carl réfléchit à ça, puis pense à ça, puis je vais
revenir te parler». Je réfléchissais toute la soirée, puis il
revenait, puis là je lui posais des questions. Ce gars-là il
m’a fait allumer bien gros! Ben plus que tous les psychiatres
que j’ai eus dans ma vie! (Carl)
Quant à Évelyne, elle dit qu’elle
avait peur d’être gardée en psychiatrie pour toujours. Elle aurait
aimé être informée davantage sur la durée de son séjour ainsi
que sur les effets secondaires de la médication prescrite par
son psychiatre:
Ça là ce n’est pas correct! Habituellement
ils sont supposés de nous mettre au courant de nos affaires
puis nous sécuriser. Puis quand ils nous donnent des médicaments,
ils sont supposés de nous donner les effets secondaires puis
ça on n'est pas informé (Évelyne).
Lorsqu’elle nous parle de l’ergothérapeute,
elle dit ceci: «Elle me traitait comme si j’avais deux ans.
(…). Ah! personne ne m’écoutait là-dedans. On m’interdisait
de parler! On me coupait la parole!». Elle affirme qu’on ne
peut pas faire confiance au personnel soignant: «On n'a pas
d’aide... on ne peut pas faire confiance à personne en psychiatrie…
aucune infirmière… aucune à qui on a pu faire confiance! Aucune!».
Évelyne a cependant rencontré, nous dit-elle, une personne très
significative lors de son dernier séjour à l’hôpital:
(…) …il y a un seul médecin que
j’ai eu confiance! C’est celui qui s’occupe des suicides. Lui
je l’ai vu, il a été correct, il est tout le temps souriant,
il nous fait rire, on oublie qu’on souffre… Lui il nous aide!
(…). Mais lui j’aurais aimé le garder tout le temps comme médecin!
Il est… il a… comment je pourrais dire? Il a la trempe… il a
tout ce qu’il faut pour nous sauver, puis nous aider, pour nous
aimer, il nous donne tout! Puis il donne son corps, son âme
et il fournit tout de lui-même pour qu’on monte la côte. (Évelyne)
Lorsque nous leur demandons si ils
considèrent avoir été traités avec dignité pendant leur séjour,
Carl répond par l’affirmative. Il ajoute que ses droits ont été
respectés également. Évelyne, elle, répond par la négative : «Non,
pantoute! Ce n’est pas comme ça on n’en n'a pas de respect. Ils
faisaient les "smarts" pour nous forcer à prendre des
médicaments puis c’est tout!». Elle dit aussi: Puis comme on est
des riens, puis on est comme des chiens attachés là-bas, puis
il faut faire le petit chien, puis l’esclave, bien là tout ce
qui nous reste comme force c’est de se soutenir ensemble les patients».
Un peu plus loin pendant l’entrevue, Évelyne ajoute ceci:
Puis… on est traité comme un numéro.
Puis… un cobaye… plus un cobaye qu’un numéro. Puis on est là
pour leur expérience plus que pour notre état de santé qu’on
soit guéri, on… parce qu’on a besoin de soins. Eux autres, ce
n’est pas ça qu’ils regardent, eux autres c’est un dossier,
un numéro, un cobaye, puis eux autres c’est avancer la science
dans leur profession, c’est avancer la science. Comme là c’est
la psychiatrie, eux autres c’est spécialité de la psychiatrie…
faire des recherches sur des vivants. Sur du monde comme ça,
chaque patient qui rentre c’est une recherche scientifique qu’ils
font. (Évelyne)
Carl et Évelyne ont d’autres caractéristiques
en commun: ils considèrent à la fois être aux prises avec des
problèmes de maladie mentale et que leur état mental présente
un danger pour eux-mêmes ou pour autrui. Aussi, ils sont reconnaissants
de la diminution des symptômes de leur trouble psychique, et ce,
grâce à la médication. Mais Carl considère avoir été traité avec
dignité et a vécu son hospitalisation contre son gré de manière
positive tandis qu’Évelyne ne considère en aucune manière avoir
été traitée avec dignité et a vécu son hospitalisation de manière
traumatisante. Ils ont tous les deux connu la contention.
Il est intéressant de souligner que
les dix personnes se disant mécontentes du dispositif d’aide dans
son ensemble ainsi que des services qu’ils ont reçus tout au long
de leur hospitalisation, soit Carl, Dany, Évelyne, Judith, Lise,
Lorraine, Marie, Pauline, Ricardo et Violaine, sont tous insatisfaits
du lien thérapeutique avec leur psychiatre. Tous, sans exception,
et ce, malgré que certains d’entre eux ont eu quelques interactions
positives avec certains membres du personnel soignant, sont grandement
déçus du lien thérapeutique avec leur psychiatre. Ce qui est récurrent
dans leurs propos concernant les rencontres périodiques avec leur
psychiatre, c’est le manque d’informations obtenues ainsi que
le manque de communication. Afin d’illustrer le sentiment des
personnes à l’égard du lien thérapeutique avec le psychiatre,
nous reprendrons ici quelques citations:
«Bien le psychiatre c’était pas
mal comme avant. Il n’y a pas grand-chose qui se discutait là…
à part des congés, il ne me parlait pas de grand-chose. (…)
Non, non, ils ne te disent pas, ils ne t’expliquent pas grand-chose
en dedans. (Carl)
(…), puis combien de temps il va
falloir que je reste là? Un autre gros irritant là, on se demande
son logement, faut-il s’en débarrasser? Qu’est-ce qu’on fait?
Son cellulaire, est-ce qu’on le débranche? Sa ligne à la maison?
(Dany)
(…). Ils ne veulent pas nous dire
combien de temps qu’on reste. On en avait assez d’attendre!
Si on avait un espoir de sortir ou de ne jamais sortir? Ou sortir
si ça prend dix ans ou cinq ans? Ils ne nous donnaient jamais
un temps, (…). Puis quand ils nous donnent des médicaments,
ils sont supposés nous donner les effets secondaires puis ça
on n’est pas informé. (Évelyne)
Non parce qu’elle (la psychiatre)
est partie sur une mauvaise tangente puis tu essaies d’apporter
autre chose, puis non, parce que moi en aucun temps ai-je été
consultée. (Judith)
C’est ça, les médecins, les policiers,
ils ne posent jamais de questions pour vérifier les choses.
Non, non, ils analysent puis ils font leur propre analyse personnelle,
puis ils déraillent là puis après ça ils posent un diagnostic
qui n’est pas vrai. (Lise)
Puis le médecin me dit tout de
suite: «Ttu restes ici, je ne veux pas savoir non plus ce que
tu veux faire, ce que tu fais… tu restes ici parce que ton médecin
qui t’a envoyée a dit que tu étais suicidaire». Je ne veux pas
savoir rien de toi, ce que tu me dis ça ne m’intéresse pas,
ta parole ne vaut rien! (Lorraine)
Je n’avais pas grande explication.
Il n’y avait pas moyen de savoir grand-chose. Fait que dans
ce temps-là quand je vois qu’il n’y a pas moyen de savoir rien…
bien je me la ferme puis je me dis «mainque je sorte de l’hôpital,
j’en saurai plus long. (…) Les psychiatres? Je n’aime pas beaucoup
les psychiatres. Disons que le dialogue est plutôt limité, il
est restreint! (Marie)
Bien ils ne te répondent pas parce
que tu es folle! Ils ne te répondent pas parce que tu es folle!
Pour eux autres, ils se moquent un peu de ce que tu dis parce
que pour eux autres tu n’es pas là. (Pauline)
(…), tsé il y a plein de choses
cachées qu’on ne m’a pas dit là… (Ricardo)
Non, non, pas d’information rien
du tout. Il me faisait venir dans son bureau, puis il me laissait
parler, il voulait que je parle tsé, il voulait voir comment
j’étais probablement… sûrement un peu j’imagine tsé, mais… (…).
Il ne m’a jamais… il ne m’a jamais rien dit. Non. Il ne m’a
jamais rien dit! Lui là j’ai l’impression il fait juste prescrire
des médicaments tsé…(…) Tsé ils ne m’ont pas dit non plus pourquoi
qu’ils trouvaient que j’étais dangereuse pour moi-même, tsé...
bien non, ils ne m’ont rien dit pantoute…» (Violaine)
Ce chapitre nous a permis de séparer
en deux grandes catégories les personnes satisfaites et non-satisfaites
quant au dispositif d’aide. Seulement pour trois personnes, une
alliance thérapeutique a pu s’établir avec le psychiatre, basée
sur une communication constante et une confiance réciproque. Les
dix autres personnes sont globalement insatisfaites du dispositif
d’aide tout en étant particulièrement déçues de leur rapport avec
leur psychiatre. À tout le moins, trois d’entre elles ont eu des
interactions positives avec quelques membres du personnel et deux
autres ont estimé avoir une relation significative avec une intervenante.
Il importe de remarquer que l’une de ces deux personnes (Carl)
se trouve in fine dans le pôle positif.
Chapitre Vll
Conclusion
Le croisement des données issues des chapitres précédents
révèle que des cinq personnes (Michel, Gilles, Yvan, Evelyne,
Carl) s’estimant malades, parfois même dangereuses pour certaines,
et reconnaissant toute la pertinence des soins hospitaliers, deux
d’entre elles (Evelyne et Carl) seulement adressent des critiques
au dispositif d’aide. Toutefois seule Evelyne rejoindra les huit
autres personnes qui ont formulé de vives critiques envers le
système de soins psychiatriques tout en continuant à contester
la nécessité d’avoir été hospitalisées contre leur gré en vertu
d’un état mental associé à une dangerosité à soi ou à autrui.
Des quatre personnes reconnaissantes
d’avoir été hospitalisées, tous des hommes, deux d’entre elles,
Michel et Yvan, ce dernier hospitalisé pour une première fois,
ont été fortement soutenues par leurs familles. Elles avaient
toutes deux une courte expérience du dispositif de soins. Quant
à Gilles et Michel, inscrits tous deux dans une «carrière de malade
mental», le retour du premier s’est déroulé dans le cadre d’un
pattern de changement périodique de médication tandis que Carl,
malgré ses critiques, apparaît comme un «gain» du système de soins,
n’ayant pas fait l’objet d’hospitalisation depuis août 1998. Cette
hospitalisation semble constituer un tournant dans une trajectoire
qui avait déjà vu une douzaine d’admissions en milieu psychiatrique
dont plusieurs involontaires. Lors de ce dernier séjour, par l’intermédiaire
d’un ami, il a rencontré une femme qu’il fréquente depuis lors.
Ceci a peut-être constitué un facteur aidant dans son changement
de perceptions.
Des neuf personnes, les sept femmes
et deux autres hommes, maintiennent leurs refus de la pertinence
de l’aide thérapeutique apportée, cinq (Judith, Violaine, Lorraine,
Ricardo, Dany) ont une expérience récente des soins psychiatriques;
c’est-à-dire que la plus ancienne hospitalisation pour l’une d’entre
elles remonte à 1999. De celles-ci, trois (Violaine, Dany, Lorraine)
ont vécu une première hospitalisation et refusent tout suivi psychiatrique
mais Violaine ne peut concrétiser ce refus suite à une ordonnance
de traitement d’une durée de trois ans. Au total, seules trois
(Evelyne, Ricardo, Judith) des neuf personnes ayant une perception
négative continuent volontairement un quelconque suivi thérapeutique.
Il importe de spécifier que Judith est insatisfaite du lien thérapeutique
avec son psychiatre et souhaite changer de thérapeute.
Des six personnes (Violaine, Dany,
Pauline, Lorraine, Marie, Lise) refusant tout suivi et ayant une
perception négative du dispositif d’aide, quatre (Marie, Pauline,
Dany, Violaine) ont fait l’objet de mesures coercitives dites
exceptionnelles, soit l’isolement et la contention. Trois autres
personnes ont subi de telles mesures (Judith, Evelyne, Carl).
À noter que des sept femmes, trois d’entre elles (Evelyne, Lise,
Marie) ont été victimes de violence conjuguale ou autre sévice;
lors de leur hospitalisation, Evelyne et Marie ont été l’objet
de ces mesures coercitives.
Malgré le temps passé, on constate
donc que seulement quatre des treize personnes interviewées ont
changé d’idée. Selon la théorie du «Thank you» les personnes,
rétrospectivement, seraient pourtant reconnaissantes d’avoir été
hospitalisées contre leur gré car, ayant pris du recul, ils percevraient
désormais la légitimité de la démarche. Elles n’ont donc pas évolué
vers une vision positive de l`internement involontaire; au contraire
leurs positions semblent s’être cristallisées. Cette recherche
renforce donc le courant dans la revue de littérature (Stasny,
2000, Kaltiala-Heino, Laippala, Salonkangas, 1997, Gardner, 1997)
qui estime que l’impact de l’utilisation de l’internement involontaire
est tel qu’il réduit la qualité de la relation thérapeutique.
« …le traitement coercitif provoque
des sentiments négatifs chez le patient, entraîne des attentives
négatives quant à l’impact du traitement, et ne conduit pas
à une relation de confiance entre le patient et les professionnels.
» (notre traduction) (Kaltiala-Heino, Laippala, Salonkangas,
1997, p.317)
Que six personnes refusent tout suivi
thérapeutique dont quatre ayant une expérience récente du système
de soins devrait faire l’objet de sérieuses réflexions de la part
des intervenant(e)s tout comme le fait que dix personnes sur treize
émettent de sévères critiques envers les psychiatres. Évidemment,
ceux-ci ont une tâche difficile puisqu’ils sont responsables légalement
d’effectuer les évaluations psychiatriques quant à la dangerosité
de la personne tout en essayant d’établir une alliance thérapeutique
avec celle-ci. Cependant les modèles de meilleures pratiques de
psychiatrie communautaire, de psychiatrie citoyenne (Roelandt,
Desmons, 2002) développées en des lieux comme Birmingham (Angleterre),
Armentières (France) et Trieste (Italie) démontrent que ce n’est
pas une mission impossible. Ainsi à Trieste, pour l’année 2001,
il y a eu seulement 17 personnes qui ont été obligées de suivre
un traitement obligatoire suite à une hospitalisation involontaire;
ces personnes ont totalisé seulement 31 semaines d’hospitalisation.
Trieste a une population de 247 000 habitants. (Marsili,
2002)
Paraphrasant Gardner, nous pouvons
affirmer qu’il n’y a pas beaucoup d’évidence que les patients
hospitalisés étaient plus tard reconnaissants de l’expérience
d’hospitalisation. À fortiori, ceci est d’autant plus vrai pour
les personnes qui ont été l’objet de mesures d’isolement et de
contention. Cette utilisation importante de mesures coercitives
comme l’isolement et la contention envers des personnes hospitalisées
contre leur gré semble s’inscrire dans une tendance où ces mesures
sont plus appliquées sur des personnes hospitalisées contre leur
gré. (Chandler, Nelson, Hughes, 1998) Cette même recherche a mis
également en relief qu’entre 25% et 49% de ces mesures d’isolement
et de contention n’étaient pas justifiées selon la loi californienne.
Cette utilisation de telles mesures
coercitives contribue également à un processus de victimisation
secondaire en milieu psychiatrique. Il s’agit d’une conséquence
indirecte du fait qu’un nombre significatif de personnes, majoritairement
des femmes, ayant des problèmes sévères de santé mentale ont été
l’objet de sévices sexuels ou physiques dans leur enfance et continuent
de l’être à l’âge adulte. La recherche, essentiellement anglo-saxonne,
a analysé cette situation ainsi que ses implications pour les
pratiques. (Everett, B, Gallop. R., 2001, Gallop, Pagé, McCay,
Austin, Bayer, Peternelj-Taylor, 1998, Goodman, L, Rosenberg,
S. Mueser, K. Drake, R. 1997) Ces disparités entre les hommes
et les femmes dans le domaine de la santé mentale constituent
un enjeu important qu’il importe de continuer à documenter. (Astbury,
2001)
Le nombre de personnes qui en sont à leur premier contact avec la psychiatrie dans cette recherche
qualitative va également dans le sens des travaux de Kaltiala-Heino,
Laippala, Salonkangas (1997) indiquant qu’une démarche involontaire
caractérise de nombreux contacts initiaux avec le système psychiatrique.
Sept hospitalisations involontaires, plus de la moitié, ont été
effectuées suite à une démarche de la famille. Cet élément d’information
est significatif quant à l’importance du rôle de la famille dans
le processus d’admission en psychiatrie, rôle clairement identifié dans la recherche de Carpentier, Lesage, White. (1999)
En identifiant et en contribuant à clarifier la question du contrôle, du pouvoir exercé à l’intérieur
d’un système de soins, nous sommes persuadés de contribuer à relever
l’un des plus grands défis de ce système. (Curtis, L.C., Diamon,
R. 1997) Au moment où les statistiques au Québec démontrent clairement
(cf Annexe I) une augmentation significative du nombre de personnes
hospitalisées contre leur gré en vertu d’une garde provisoire
ou d’une garde en établissement et ce sans compter les gardes
préventives qui ne sont aucunement comptabilisées, il y a en effet
nécessité de mieux documenter ces pratiques d’hospitalisation
involontaire. Selon les données recueillies par Me François Dupin
(2002) du Curateur public auprès des greffes des différents palais
de justice du Québec, en 1998, il y a eu 3914 ordonnances de garde
provisoire et de garde en établissement tout confondus, 4506 en
1999 et 4504 en 2000. Le Québec n’a jamais connu un tel nombre
d’internements involontaires depuis qu’existe une loi spécifique
ayant trait à ce type d’hospitalisation; l’augmentation sur trois
années est de 14%.
De plus selon des données incomplètes,
toujours recueillies par Me Dupin, il y a eu au Québec en 1998,
166 ordonnances de traitement, 227 en 1999 et 311 en 2000, une
augmentation de 47% en trois années. Les mesures coercitives en
milieu psychiatrique sanctionnées par l’appareil judiciaire sont
donc en forte progression ces trois années. Pour mémoire la «Loi
sur la protection des personnes dont l’état mental représente
un danger pour elles-mêmes ou pour autrui» est entrée en fonction
le 1er juin 1998.
Les coûts humains et financiers de
telles pratiques justifient aisément la pertinence de nouvelles
recherches quant au vécu des personnes ayant des problèmes de
santé mentale et hospitalisées contre leur gré; pour «penser la
souffrance sociale» (Blais, Vinette, 2002). Cela ne peut que contribuer
aux changements de pratiques en mettant l’accent sur la qualité
des liens entre la personne et les professionnels de la santé.
«Quand on chavire, parce qu’il n’y
a pas d’autres mots…pour moi c’est important d’aller me chercher
une ressource qui va m’accorder un soin et de l’affection un peu…Je
veux dire: je suis «capotée», mais ma mémoire a quand même emmagasiné
même si, pour eux, je n’étais pas là, je n’étais pas présente.
C’est cela qui est pénible parce qu’on se souvient de ces détails
et on ne veut plus jamais y retourner.» (Journal des débats, 1985)
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