Le droit à la
dignité pour les malades mentaux
Reportage diffusé sur les ondes de Radio-Canada
Ils sont battus, attachés
à des arbres, enfermés… des scènes qu'on croirait d'une autre
époque et pourtant, dans les régions éloignées de la Côté d'Ivoire,
c'est le sort qu'on réserve trop souvent à ceux qu'on appelle
les fous ou les possédés et qui ne sont en fait que des personnes
souffrant de maladies mentales.
Koffi est considéré comme fou dans
un des villages. Un de ses pieds est enfermé dans un bout de bois
depuis 10 ans, ou peut-être plus. En fait, personne ne sait depuis
combien de temps son pied est dans cet état. Tout ce que son entourage
se rappelle, c'est qu'il y a longtemps, il était devenu dangereux
et redoutable et que le village avait jugé qu'il fallait que son
attitude cesse. Il est subitement devenu fou, dit-on. En fait,
Koffi est schizophrène mais dans son village, on ne savait pas
quoi faire pour empêcher ses délires. Les hôpitaux sont loins
et coûtent trop chers. On a donc décidé de l'emprisonner dans
un tronc d'arbre.
Tous les jours, Grégoire sillonne
la campagne ivoirienne. Il va de village en village à la recherche
de gens comme Koffi, et ils sont nombreux. Grégoire est une sorte
de psychologue ambulant mais ce ne sont pas les malades qui vont
vers lui; c'est lui qui va vers eux. «Ce n'est pas comme ça qu'il
faut traiter l'homme», s'indigne Grégoire pendant qu'il délivre
Koffi de sa prison. «Même un animal n'est pas traité comme cela!»
La libération de Koffi est tout un
événement pour les villageois. Déconcertés, il assistent à la
scène… mais de loin. Après le départ de Koffi, la vie dans le
village reprend aussitôt son cours, comme si Koffi n'existait
déjà plus depuis longtemps. Un seul sentiment semble gagner la
population locale: le soulagement. Soulagement de le voir libérer,
mais aussi soulagement de le voir partir.
Grégoire reprend la route, avec deux
nouveaux patients. Il retourne au centre qu'il a créé il y a une
dizaine d'années. La route est longue, trois heures, avant d'arriver
au centre Ste-Camille. À Sainte-Camille, ils sont plus de 700
ayant vécu le même sort que Koffi. Une fois dans ce centre, ils
sont lavés, habillés et ils reçoivent un traitement médical. Chaque
nouveau venu reçoit une attention particulière. La majorité des
employés de l'association sont d'anciens malades qui travaillent
comme bénévoles dans le centre.
Ce que Grégoire désire, c'est que
l'approche face à la maladie mentale change. Les méthodes varient
selon l'endroit, mais le principe reste le même, selon Grégoire,
que ce soit les hôpitaux psychiatriques, les camisoles de forces
ou les bout de bois en Afrique, c'est toujours l'enfermement,
le rejet.
Il y a 20 ans, Grégoire a frôlé la
maladie mentale. Alors qu'il travaillait dans son garage, il a
tout perdu. Il était alors tellement triste qu'il a pensé au suicide.
Ce qu'il désirait alors, était de trouver quelqu'un qui aurait
pu l'aider. Après cette épreuve, il s'est consacré entièrement
aux malades, ceux qu'on qualifie d'irrécupérables.
À Abidjan on les voit errer dans
les rues, totalement livrés à eux-même. Ils ne peuvent payer leur
prise en charge dans les hôpitaux, alors, ils se retrouvent dans
la rue. «Les malades mentaux sont considérés comme des ordures,
comme des déchets humains. Ils sont abondonnés dans les rues,
nus, délaissés, chacun fait d'eux ce qu'il veut», déplore Grégoire.
Il est donc devenu, en quelque sorte,
leur sauveur. Il les trouve un peu partout, dans le pays et les
ramènent dans son centre. Il mène cette croisade depuis 15 ans.
Un exemple de réussite pour tout le monde, où le mot «irrécupérable»
est désormais banni du vocabulaire du centre Ste-Camille.
L'association ne reçoit aucune subvention
gouvernementale. «Elle vit grâce à providence», confie Grégoire.
C'est à l'aide de quelques dons
de charité que le centre réussit à avoir sa pharmacie. Chaque
patient coûte environ 3 dollars par jour. Avec en moyenne 700
personnes, l'association a besoin de 2000 dollars par jour pour
soigner ses patients correctement. Le manque d'argent est toujours
au cœur des discussions. Les conditions sont difficiles, mais
elles sont nettement meilleures que dans le passé.
Retrouver une dignité
Le but principal de Grégoire n'est pas la guérison de ses
patients, mais de leur rendre une dignité et une façon de leur
rendre la dignité, c'est de leur apprendre un métier, les amener
à avoir confiance en eux. Ils redeviennent des personnes à part
entière. Beaucoup sont schizophrènes ou maniaco-dépressifs, et
ils ont développé, au cours des années, une psychose. Avec une
approche thérapeutique, spirituelle, en plus des médicaments,
les patients retrouvent un certain équilibre.
Une fois qu'ils sont guéris, qu'ils
ont retrouvé leur dignité, ils retournent dans leur famille. Comme
c'est le cas avec Amadou et Clémentine. Ils étaient arrivés démunis
et repartent en meilleure forme, et avec un métier. Amadou a passé
deux ans au centre Ste-Camille. Il était arrivé dans un état pitoyable.
«Il n'est plus malade. Ne le regardez plus comme un malade», explique
Grégoire au conseil du village. Tous les villageois écoutent le
message et, finalement, accueille Amadou comme un héros.
Mais pour Clémentine, les choses
sont différentes. Elle n'est pas revenue au village depuis presqu'un
an, mais l'euphorie des retrouvailles cache un malaise. Les villageois
sont contents de sa guérison mais ne veulent pas qu'elle revienne
au village, de peur qu'elle ne fasse une rechute. Pourtant, Clémentine
n'a qu'une envie, c'est de rester auprès des siens. Un défi que
Grégoire doit affronter assez souvent. « La famille a toujours
peur, parce que le gros problème, c'est qu'ils ont peur de la
sorcellerie, ils ont peur du mystique ». Grégoire devra donc convaincre
la famille de garder leur fille. Mais une inquiétude demeure,
la famille fera-t-elle le suivi médical pour éviter toute rechute
à leur fille.
Après avoir vaincu la maladie, Clémentine
devra braver son propre village qui la rejette par ignorance.
À cause de diverses croyances, ils associent trop souvent la maladie
mentale à de la sorcellerie. En pleine forêt, on retrouve parfois
des personnes enchaînées à des arbres. Ils sont là depuis des
mois, des années, prisonniers dans la nature. Les familles paient
l'équivalent de 30 dollars pour les faire enchaîner. On appelle
ces endroits des centres de prières. Ici, on pense qu'ils sont
possédés par le diable et les familles les amènent ici pour les
exorciser le démon. Rares sont les parents qui viennent les nourrir.
Quand on délaisse ces malades, à
la longue, ils meurent d'intoxication, d'une plaie non soignée,
ou tout simplement de sous-alimentation, de déshydratation, parce
qu'ils sont abandonnés. Mais Grégoire ne peut pas libérer ces
personnes sans l'accord des familles et du centre. «On ne peut
pas continuer à voir ces scènes-là, déplore Grégoire, ils sont
nés comme tout le monde et ils ont besoin de vivre comme tout
le monde». Leur donner une seconde chance, un nouveau départ.
Depuis la création de Ste-Camille,
2000 malades ont été réhabilités. Chacun d'entre eux est une victoire
pour Grégoire, qui mène un combat sans relâche.
|